Codex au Wattis Institute de San Francisco

CODEX

Anonymous, Dove Allouche, Matthew Bakkom, John Baldessari, Laetitia Benat, Lisa Bonard, Alexandrine Boyer, Marcel Broodthaers, Heman Chong, Claude Closky, Robert Crumb, Moyra Davey, Marina Faust, Esther Shalev Gerz, Philip Guston, Aaron Krach, Vincent Labaume, Louise Lawler, Pierre Leguillon, Jean-Baptiste Maitre, Barry McGee, Jerry McMillan, Aurelien Mole, Jean-Luc Moulène, Damián Navarro, Dennis Oppenheim, Raymond Pettibon, Veronique Portal, Conny Purtill, Dider Rittener, Allen Ruppersberg, Ed Ruscha, David Scher, Cindy Sherman, Yann Serandour, Rafael Serrano, Alec Soth, Saul Steinberg, Jean-Luc Verna, William Wegman

CCA Wattis Institute for Contemporary Art
Kent and Vicki Logan Galleries, 360 Kansas Street
San Francisco

Cette exposition, initiée en 2011 par Pierre Leguillon, artiste et enseignant à la HEAD – Genève avec la collaboration des professeur-e-s et des étudiant-e-s de l’option Appropriation, est aujourd’hui présentée au CCA Wattis Institute for Contemporary Art de San Francisco. Initialement produite pour LiveInYourHead, l’Institut curatorial de la Head – Genève, elle est repensée par l’artiste avec un groupe d’étudiant-e pour ce prestigieux et exigeant lieu d’exposition américain, dans une version étendue et réiventée.

Apparu sous l’Empire Romain, entre le 1er et le 2ème siècle de notre ère, le codex (livre, ou bloc de bois en latin) désigne la première forme d’ouvrage relié. Succédant au rouleau, il offrait une lecture linéaire et permettait de hiérarchiser le contenu d’un texte en accédant directement à la page souhaitée.

Codex est aussi le titre d’une exposition née d’une enquête collective qui, face à la volonté forcenée de numériser tous les livres, part du postulat que la bibliothèque est désormais « aplatie ». Pourquoi, à l’heure des bases de données numériques, des bibliothèques en réseau, du développement de nouveaux supports digitaux, ramener ainsi le codex à deux dimensions, au format de l’écran ? Et pourquoi continuer de mimer l’espace du livre « classique », en conservant le foliotage, en simulant des pages qui se tournent, etc.?

Ce geste irréversible qui consiste à ramener le livre dans le plan jalonne toute l’histoire l’art occidental, et semble un motif récurrent de l’art le plus récent. On pense d’emblée aux natures mortes hollandaises du 17ème siècle, dont la représentation du livre est un genre en soi (Nature morte de livres de Jan Davidsz de Heem, 1628) ou aux trompes-l’œil qui prennent pour objet des bibliothèques, figurant souvent des portraits ou des autoportraits en creux de leurs propriétaires (Trompe-l’œil aux rayons de bibliothèque avec partitions et traités de musique, Crespi vers 1710).

Dès l’apparition de la photographie les pionniers de l’histoire du médium ont aussi œuvré dans ce sens. William Henry Fox Talbot inclut par exemple dans The Pencil of Nature, A Scene in a Library (1843–44), pour laquelle il installa un fragment de sa bibliothèque dans le jardin de l’Abbaye ???, car la lumière manquait à l’intérieur. Les bibliothèques photographiées par Clegg & Guttmann dans années 1980 ou plus récemment par Hans-Peter Feldmann, se font l’écho de ces modèles fondateurs.

Le Codex semble aujourd’hui voler en éclats, comme sur les lithographies où Ed Ruscha dessinait ses propres livres volant au milieu de nulle part.

D’une manière très similaire, le maître Japonais de l’art textile Serisawa Keisuke (1895–1984) a réalisé en 1968 un remarquable paravent en deux parties, à partir d’une technique traditionnelle de peinture sur soie au pochoir, où il représente des livres et des rouleaux qui s’envolent, depuis une table dans la partie gauche, vers une sorte de tapis volant vert dans la partie droite. Et bien que les ouvrages représentés soient japonais, il s’inspire d’exemples coréens des 18e et 19e siècles qui représentent des livres dans des scènes d’ateliers, comme des studiolo.

Une révolution du livre, et du codex – sur laquelle nos cultures étaient basées – est en train de s’opérer. L’accrochage verra donc le livre s’émanciper de la bibliothèque, et les œuvres s’affranchir du mur, à l’instar des dispositifs d’exposition d’Herbert Bayer ou de Frederick Kiesler par exemple. L’exposition sera structurée autour d’une myriade d’œuvres – une bibliothèque virtuelle – présentée sur un mur central, pivot et « clou » de l’exposition et d’une antichambre de dessins, empruntés à des gravures, des illustrations, des bandes dessinées. L’exposition reste donc à la surface même du livre dont il déforme les images ou morcelle le texte. Car si Codex peut évoquer une forme de bibliothèque babélienne (rappelons que Jorge Luis Borges décida de passer les dernières années de sa vie à Genève et qu’il est enterré au Cimetière des Rois), il n’est pas tant ici question du contenu des ouvrages, dont il ont été délibérément vidé, que de leur devenir image.

On y explore donc un univers « rhizomatique », fait de relations et de tensions entre différentes formes de représentations, questionnant le statut du livre exposé. En effet, les expositions regorgent aujourd’hui de livre, présentés sous vitrines, même lorsqu’ils ne sont pas rares. Pourquoi, le musée, « lieu de la distance », tend à les rendre « intouchables », à les transformer en objets de contemplation plutôt que d’usage ?