Emmanuel Fournier – VOIX OFF

Éventre quelques phrases, enfonce-toi avec les verbes dans la chair de nos inquiétudes, et vois ce que nous machinons avec trois fois rien.

Emmanuel Fournier a étudié la philosophie et le dessin, tout en suivant des formations complémentaires en médecine, informatique et neurosciences. Il enseigne à l’Université Paris VI. En 1996 il publie Croire devoir penser qui inaugure un cycle d’écriture autour de la langue infinitive. Ce cycle comptera notamment L’infinitif des pensées (2000) et Philosophie Infinitive (2014). La langue infinitive est une langue pour verbes et conjonctions. L’usage de l’infinitif débarrasse la réflexion d’un certain nombre d’entraves linguistiques lui offrant la perspective nouvelle d’une pensée en acte. Emmanuel Fournier est également l’auteur de plusieurs livres «écrits en dessin », et notamment 36 Morceaux (2005) et Sur la lecture (1989 ;2007).  Dessin et langue infinitive se trouvent réunit dans Mer à faire (2005), deuxième volet d’un diptyque (le premier est 36 Morceaux) intitulé Dénuer Dessiner Désirer. Ainsi, avec un pied dans le dessin, un autre dans le langage, Emmanuel Fournier ouvre pour nous de nouveaux horizons de penser.

 

Introduction de la lecture du 10 mars 2015 par Carla Demierre :

Sur le site des éditions Corduriès, j’apprends qu’Emmanuel Fournier n’est pas homéopathe, pas plus qu’il n’est producteur d’huîtres, architecte, boulanger-pâtissier, auteur de romans sentimentaux, ornithologue ou violoniste. Mais si Emmanuel Fournier n’est rien de tout ça, il est au moins aussi multiple. Philosophe qui dessine. Il a également suivi des formations en médecine, informatique et neurosciences. Il enseigne à l’Université Paris VI et publie depuis la fin des années 1980 des ouvrages de philosophie, et d’autres en dessin, qui ont en commun une exploration des « conditions de la pensée ».

Ses livres, Emmanuel Fournier les écrit en plusieurs langues : le dessin, la langue française et la langue qu’il appelle « infinitive ».

Parmi les ouvrages écrits « en dessinant », citons Sur la lecture, jeu sur l’irrépressible propension de la pensée à déchiffrer ce qui se présente à elle ; ou Diptic’Domino montage de dessins en miroirs, et de miroirs en domino, prenant pour motif le Saint Georges luttant contre le dragon ; ou pour finir Catalogue des mers littéralement un répertoire donné de morceaux de mers constitué en deux étés de dessin.

Le travail autour de la langue infinitive quant à lui constitue un important cycle d’écriture qui s’étend de Croire devoir penser paru en 1996 à Philosophie Infinitive en 2014. Dans l’intervalle paraît notamment L’infinitif des pensées (2000), livre composé d’un ensemble de notes, remarques, essais de transcriptions à l’infinitif de textes d’autres philosophes, avec lequel Emmanuel Fournier détaille ce qu’il entend par « penser à l’infinitif ».

Paraît aussi le diptyque Dénuer Dessiner Désirer, composé de Mer à faire et de 36 Morceaux, qui fait des trois langues un tressage particulier, entrelaçant un journal (celui d’un dessinateur face à la mer) et deux formes de transcriptions (en langue infinitive et en dessin).

L’invention d’une langue « autre » répond à la nécessité d’interroger nos « façons de dire et de penser ce qui est ». Il fallait adapter l’instrument pour donner à la réflexion une langue dégagée et capable de renverser nos habitudes de pensées, marquées qu’elles sont par l’inclination du langage à se servir des noms pour fixer les choses du monde, et clouer en quelque sorte la pensée sur place. Parce que les noms ont cette capacité à nous plonger dans un régime de certitude, d’évidence et de persuasion, réduisant à néant pour la langue, les chances de nous dire autre chose, et partant pour nous, d’avoir d’autres questions à nous poser. C’est ce régime des noms que « la langue infinitive » vient déranger, se délestant de presque tout pour ne garder que les verbes et les conjonctions, déplaçant ainsi la pensée du côté du mouvant, de l’indéterminé et du non fini. Dépouillée, économe, la langue infinitive est un instrument capable de profonds échos. Une langue pour se mettre à penser (je cite Mer à faire) « Comme si l’idéal était d’aller le plus léger possible. Et comme si l’on aimait dessiner plutôt que les dessins que ça laisse, vivre plutôt que les moments que ça dépose, penser plutôt que les pensées que ça arrête, se remémorer plutôt que les souvenirs que ça pétrifie. »

Ainsi donc on l’aura compris, tout ne va pas bien avec la langue. Mais heureusement les livres d’Emmanuel Fournier, nous encouragent à donner à notre pensée un nouvel horizon, qui serait moins celui d’achever une pensée que de la recommencer toujours autrement.

Fichiers joints