Emmanuelle Heidsieck – VOIX OFF

A ne manqua pas de démolir B, d’abord l’air de rien, on ne sait jamais, il y a un piège ? Puis, il ne put s’en empêcher, il le dézingua.

Emmanuelle Heidsieck est écrivain et journaliste indépendante spécialiste des questions sociales. Ses textes de fiction mêlent recherche littéraire et questions socio-politiques. Elle est l’auteur d’une demie-douzaine de romans et recueils de nouvelles, parmi lesquels Vacances d’été (éd. Laureli-Léo Scheer, 2011) qui porte sur la dissolution des classes moyennes et le conflit social vu comme salutaire et revigorant, ou Territoire interdit (éd. Syros, 1995) sur les sans-papiers. Son dernier roman, A l’aide ou le rapport W (éd. Inculte-Laureli, septembre 2013) traite de l’acte gratuit et du geste solidaire de plus en plus suspects dans un monde où tout devient marchand. Deux romans d’Emmanuelle Heidsieck ont fait l’objet d’une daptation radiophonique par France Culture et, notamment Notre aimable clientèle (éd. Denoël, 2005) qui a également été adapté pour le théâtre par le metteur en scène Olivier Desmaris sous le titre Liquidateur.

 

Introduction de la lecture du 3 novembre 2015 par Carla Demierre :

Emmanuelle Heidsieck est écrivain et journaliste indépendante spécialiste des questions sociales. Elle est l’auteur d’une demie-douzaine de romans et recueils de nouvelles, tous fortement ancrés dans la réalité politique et sociale d’aujourd’hui. A travers une forme de critique descriptive, faite de déplacements minces, et d’observations imparables, les livres de Emmanuelle Heidsieck inventent pour nous des moyens de réoutiller notre regard. Chacun engage une idée du monde, opérant calmement, avec un humour toujours implacable et délicat. Par la mise en fiction, Emmanuelle Heidsieck explore des réalités sociales sous l’angle de leur « mécanique humaine », et examine de près la manière dont la logique du liberalisme économique se réalise à l’échelle de l’individu. Chaque livre élargit le champ de réflexion et s’attaque à une question particulière. Une possible disparition de la sécurité sociale et son principe solidaire dans Il risque de pleuvoir (Seuil 2008), la condition des sans papiers dans Territoire interdit (recueil de nouvelles, 1995), le chômage dans Bonne année (recueil de nouvelles, 1999), la souffrance au travail dans Notre aimable clientèle (roman, 2005).

La lutte des classes versant intime est elle explorée dans Vacances d’été (Léo Scheer 2011) à travers le récit d’une amitié d’abord inattendue et idyllique, puis de plus en plus compliquée, entre un cadre surmené qui passe des vacances ennuyeuses dans une maison provençale et le gardien de ladite maison. Ce livre nous apprend entre autre choses comment la violence sociale vient structurer les personnalités jusqu’au bord de la piscine.

Son dernier roman A l’aide ou le rapport W est un récit d’anticipation (paru en 2013, l’histoire se déroule en 2015). Autant dire que nous y sommes. On suit la rédaction d’un rapport ministériel dans le cadre de la promulgation d’une loi visant à interdire l’entraide. Il s’agit d’en finir avec le bénévolat, la solidarité, les actes gratuits et désintéressés. On a décidé de combattre le non-lucratif au nom de la libre concurrence. Héberger des amis, faire garder ses enfants par les grands-parents, arroser les plantes d’un voisin, prêter un vélo, conseiller un proche, deviennent les signes d’un comportement douteux, anti-social voire carrément malade ; en plus de constituer une concurrence déloyale sur le marché de l’aide à la personne.

S’il nous laisse entrevoir ce monde à l’œuvre, le livre s’attache surtout à décrire le jeu de forces continuel que traversent les deux rédacteurs du rapport. Une suite d’interrogations et d’abandons, d’aproximations et de résolutions, de définitions et de délimitations, le processus d’écriture par lequel ce projet d’abolition radicale de tout altruisme acquière les moyens de son existence. On fait donc tenir un monde pareil avec du langage. Le livre est d’ailleurs traversé d’un impressionnant lexique des mots et expressions à bannir, valant désormais comme indices pour les comportements interdits.

Lire les livres d’Emmanuelle Heidsieck est une expérience heureuse qui met en mouvement la pensée. Echos complexes de la réalité contemporaine, celle que nous vivons tous les jours, ses livres proposent aussi une certaine idée de la littérature où écrire de la fiction, faire un livre, c’est une façon de mettre le monde en pratique.

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