« Get Out »: une conversation avec Latifa Echahkch

« Get Out »

Latifa Echakhch
En conversation avec Yann Chateigné

Initialement publié dans le journal de l’exposition « Get Out » (10 décembre 2015 – 31 janvier 2016), publié par la HEAD – Genève avec le soutien de la Fondation BNP Paribas Suisse.

Yann Chateigné : Lorsque, au printemps dernier, tu as commencé à travailler avec les futurs diplômés du Département Arts visuels de la HEAD – Genève, avais-tu une idée préconçue, qu’elle soit de l’ordre d’un thème de recherche, d’une méthode de travail spécifique ou d’une ambiance que tu souhaitais donner à ton projet, Get Out ?

Latifa Echakhch : C’est drôle comme, au départ, je pensais assez facilement trouver chez les étudiants un type d’œuvre qui m’intéresse, au sens de travaux qui se seraient approchés de ma propre pratique. De manière peut-être naïve, certainement aussi en tant qu’artiste-commissaire, j’ai cherché des œuvres qui reposent sur les mêmes procédés analytiques, des formes similaires aux miennes, et avec lesquelles mon travail serait entré en dialogue de manière fluide. Mais, dès les premiers rendez-vous, les pièces qui m’ont frappée étaient celles que je n’aurais pas attendues dans une sélection de ce type. Les travaux m’ont alors amenée dans une direction différente de celle à laquelle je pensais, et j’ai mis un terme à l’idée de projeter quoi que ce soit, pour m’adapter. J’ai été beaucoup moins directive que prévu, ce qui n’est finalement pas plus mal (rires).

Y.C. : As-tu pu déceler des préoccupations, des traits communs aux travaux que les étudiants t’ont présentés ?

L.E. : Il y a en effet une chose commune à nombre de travaux que j’ai regardé, et qui est également présente au sein de démarches que je n’ai malheureusement pas sélectionnées : j’ai été frappée de découvrir que les artistes s’intéressent clairement aux notions de ville, d’architecture, à des questions sociétales très fortes. Je ne dirais pas que leurs œuvres sont frontalement politiques, mais elles touchent de très près à des questions de ce type, même si cela ne semble pas évident au premier abord. Cela m’a questionné au point de me demander si cette approche était une particularité de l’école, ou si cela était lié à la situation de Genève, une ville au statut politique, international et économique particulier.

Y.C. : Il semblerait que tu aies préféré présenter des travaux en grande partie existants plutôt que de proposer aux participants de produire des œuvres nouvelles en regard d’un cadre que tu aurais déterminé. Pourquoi ce choix ?

L.E. : J’ai rapidement ressenti le désir de pas ne pas assumer un dialogue trop évident entre les œuvres, l’exposition et mon travail. J’ai voulu, je crois, m’éloigner radicalement de la définition classique de l’enseignant-artiste. On a trop souvent vu, à mon avis, un enchevêtrement improductif entre le travail de l’étudiant et celui de son professeur. En plaçant immédiatement une distance, j’ai évité d’entrer dans un rapport « donnant-donnant » avec les participants à l’exposition, et je me suis évitée à moi-même un certain nombre de problèmes.

Y.C. : En tant qu’artiste qui a une certaine pratique de l’exposition, et qui de fait a travaillé avec des curateurs, en tant qu’artiste qui a aussi été curatrice dans le passé, où situerais-tu ta « signature » dans l’exposition ?

L.E. : Pour ce projet, j’ai l’impression de m’être placée dans la position d’une collectionneuse, ou dans celle, particulière, de constituer quelque chose comme une bibliothèque. On peut y reconnaître un peu de ma personnalité, même si je pense m’être volontairement un peu effacée derrière les œuvres qui toutes représentent des points nécessaires dans l’exposition. Les photographies de Yusuke Yamamoto, par exemple, parlent d’une catastrophe écologique qui a récemment eu lieu au Japon, en utilisant le polaroïd de manière nouvelle, entre la nostalgie d’un lieu vu une fois et qui disparaît à jamais, et la détérioration en soi, liée au procédé chimique du polaroïd lui-même. Ce travail parle donc en même temps de souvenir et de destruction. Dans cette pièce-là, il y a un mélange de nostalgie et de violence, que l’on peut retrouver aussi dans ma pratique, d’une certaine manière.

Y.C. : On trouve aussi un certain nombre d’œuvres performatives dans l’exposition. En quoi est-ce important à tes yeux ?

L.E. : La pièce de Ciel Groomen est assez emblématique : c’est une œuvre en effet performée, constituée de panneaux de grillages actionnés par des gens. Elle est aussi une architecture faite, défaite et refaite en permanence. J’ai trouvé intéressant qu’il y ait, dans l’exposition, un endroit qui soit mouvant, une structure déplaçable qui, en formant des angles obtus et aigus, modifie le rapport à la pièce et l’espace lui-même. Cette pièce est très simple, et fondée sur un rapport au cloisonnement, et je trouvais qu’elle entretenait un dialogue étonnant avec la pièce permanente de Fabrice Gygi qui se situe à l’extérieur et qui fait partie de l’identité de l’espace d’exposition. Ciel Groomen, qui a un travail très engagé politiquement, a produit là une de ses pièces les plus formelles, et qui permet cette espèce d’ouverture et de chorégraphie que je recherchais. Maud Constantin, qui a conçu un bar, a entrepris une pièce qui est à la fois très fonctionnelle, par rapport à un espace d’exposition qui accueille un événement, le vernissage en l’occurrence, et qui le transforme en une performance: L’objet qu’elle a conçu est sculptural, et il peut aussi être activé ou désactivé. J’ai aussi pu, dans mon travail, produire des objets de ce type, présentés alors qu’ils venaient d’être, qui seraient ou pourraient être utilisés.

Y.C. : Le titre de ton exposition évoque cette double « sortie » qui articule ton propos : la sortie de l’école pour ces artistes récemment diplômés, et une exposition qui propose comme autant de fenêtres sur d’autres espaces. Est-ce ainsi que tu as pensé Get Out ?

L.E. : En effet, mon idée est de suggérer de sortir d’un point de vue unique sur l’espace qui nous entoure. En ce sens, le travail d’Etienne Chosson est très intéressant : ses photographies, au travers d’une déambulation faussement nonchalante dans un parc, montrent comment la démarche du flâneur, permet de s’inscrire dans l’histoire du paysage, du colonialisme, des propriétés politiques de la nature. Loan Nguyen, dans sa performance, suggère une histoire, nous parle, sur un mode très narratif, presque de l’ordre du conte. Dans le même temps, elle plie, déplie et replie une carte, présentée au sol, comme si elle voulait nous montrer une direction, ou nous emmener quelque part. Au final, le chemin est plié, nous rendant impossible toute exploration de cet endroit : c’est à mon sens ce chemin là qu’il est intéressant d’essayer d’imaginer ou d’entrevoir.

Y.C. : Si l’exposition entendait véhiculer un message, quel serait-il ?

L.E. : S’il y a un message, ou plutôt une suggestion dans Get Out, c’est de regarder les choses différemment, d’emprunter le regard des artistes, pour renouveler notre perception de notre environnement : une ville, un cocktail dans un bar, l’espace dans lequel nous évoluons… Depuis que j’ai vu la pièce d’Angela Cardona, dans laquelle l’artiste se déguise en shaman contemporain pour désenvouter des espaces notamment publics, je me demande quels espaces à Genève j’aimerais bien désenvouter de la sorte. Dans le même temps, le get out du titre n’est pas uniquement une injonction à s’extraire de son propre point de vue, c’est aussi une description de l’effet que procure une exposition une fois que nous sommes sortis de l’espace dans lequel elle est présentée : nous voyons nécessairement le réel sous un autre angle, grâce à la « boite à outils » que nous proposent les artistes.

Y.C. : Es-tu ressortie toi-même « changée » de cette expérience ?

L.E. : La part du travail la plus difficile, mais aussi la plus enthousiasmante a été le choix des artistes : c’est dur, car cela demande une position d’autorité que je n’aime pas trop souvent endosser. En choisissant des œuvres existantes, j’ai pourtant posé les choses de manière autoritaire dès le départ, mais cela nous permet ensuite que de nous mettre au service, les artistes et moi, de chacune des pièces présentées, et dans un sens plus large de l’exposition dans son ensemble. Ainsi, j’ai essayé de déplacer ces questions d’ego pour tenter de servir et d’optimiser la présentation du travail, d’en faire un ensemble cohérent. Je pense que nous allons vivre d’intenses moments d’échange, et que les artistes invités vont, aussi entre eux, échanger des idées C’est mon but en tous cas. Aujourd’hui, chacun se demande à côté de qui il exposera, à côté de quoi son travail sera présenté. J’espère vraiment les surprendre et créer des dialogues intéressants.

Y.C. : As-tu envisagé ton travail différemment dans le contexte de l’école (Prix), que dans celui d’une institution, ou d’une galerie ?

L.E. : J’ai pensé mon action comme une sorte d’outil pédagogique pour les étudiants, même si j’arrive à la fin du processus pédagogique. Ce n’est jamais un exercice facile, celui de mettre plusieurs artistes sur le même plan, et de dire ensuite qu’on élira « les meilleurs ». Car ce n’est pas forcément « les meilleurs » qui gagnent, c’est simplement que l’on pose des critères, à un moment donné, qui permettent de faire des choix… Je me suis simplement demandé ce que je peux leur apporter et de quelle manière cela peut les aider à donner le meilleur d’eux-mêmes. En parallèle, j’ai composé un jury de personnalités au regard riche et bienveillant. Je souhaite faire en sorte que l’exposition soit la plus aboutie et attirante possible, comme si je préparais un repas pour ces invités, chacun ayant été choisi pour sa une faculté de dialogue, ses connaissances et sa capacité d’échange intéressant avec ces jeunes artistes formés en Suisse.

Y.C. : Tu as aussi choisi de repenser la publication qui accompagne l’exposition dans une volonté de cohérence artistique. Quelle est ton idée derrière ce journal ?

L.E. : J’ai découvert, en regardant le travail de Maud Constantin, un projet d’affiches extraordinaires, autodestructrices, une très belle proposition qu’elle avait réalisée avec le groupe de designers suisses MAXIMAGE. C’était tellement proche de mon travail, cela touchait à des formes auxquelles j’avais moi-même touché, qu’il me semblait logique de leur confier le projet. J’aime cette connaissance que s’apportent les artistes entre eux… Cela reste aussi dans une logique de transmission, c’est pourquoi j’ai souhaité que les textes du journal soient écrits par les enseignants qui ont accompagnés ces artistes. Cette publication n’est pas vraiment un catalogue, c’est véritablement un journal, et ce que j’aime dans cette forme, c’est qu’elle est de l’ordre du temporaire, de l’archive. On n’y montre pas l’exposition. C’est un support qui est daté du jour, ou de la semaine de sa sortie. Cela me fait un peu penser aux gens qui collectionnent les journaux de leur jour de naissance. Le format du journal marque un temps donné. C’est aussi un objet que l’on amène volontiers avec soi, que l’on prend sous le bras, dans un café, dans un parc, un espace public. C’est un vecteur, qui amène aussi, comme les œuvres, comme l’exposition, vers l’extérieur.

Get Out
Avec Suzanne Boulet et Colin Raynal, Angela Cardona, Maud Constantin, Etienne Chosson, Marion Goix, Ciel Grommen, Romain Juan, Nastasia Meyrat, Benjamin Mouly, Loan Nguyen, Julie Sas, Pierre Szczepski, Sandrine Thomas, Yusuké Yamamoto, Seyoung Yoon, diplômé-e-s 2015 en Master Arts visuels
Une proposition de Latifa Echakhch
10.12.2015 – 31.01.2016
LiveInYourHead
Rue du Beulet 4, 1203 Genève
Mercredi – samedi, 14 – 19 h