Sur les Traces des Preuves Liquides, avec Charles Heller & Susan Schuppli

Pourquoi est-il nécessaire de développer des vocabulaires visuels nouveaux, nous aidant à détecter des violences de basse intensité, i.e. ces violences qui opèrent hors des cadres juridiques légitimés par les politiques dominantes, ou qui s’inscrivent dans un temps géologique que les êtres humains ne peuvent appréhender? Quand peut-on parler d’une “image-navigation” capable d’opérer la rencontre entre, d’une part, un univers d’amnésie et de déni et d’autre part, des géo-liquidités, les droits de l’environnement et la condition humaine?

Charles Heller & Susan Schuppli entreront en conversation publique sur les thèmes de la preuve scientifique, de la violence disséminée et des formes complexes de causalité.
Cette session s’articule autour de deux formes différentes de recherche visuelle.
Susan Schuppli présentera un extrait de sa trilogie vidéo Trace Evidence, une nouvelle œuvre qui explore les manifestations géologiques, météorologiques et hydrologiques de la contamination nucléaire. Son propos porte sur trois évènements. Tout d’abord, le déterrement d’anciens réacteurs nucléaires en 1972 sur le site d’une mine d’uranium à Oklo, au Gabon. Ensuite, la découverte en avril 1986 de particules radioactives aériennes, originaires de Tchernobyl, sur le site de la centrale nucléaire de Forsmark, en Suède. Enfin, l’odyssée du césium 137, auquel il a fallu cinq années pour naviguer les 7600 kilomètres d’océan Pacifique séparant la centrale de Fukushima-Daiichi de la côte ouest de l’île de Vancouver. Malgré leur nature radicale et cachée, la signature et le comportement unique des isotopes radioactifs permettent de remonter directement à la source de ces derniers en suivant leurs traces létales. Ainsi rétablit-on, de manière effective, les liens à valeur probante que les phénomènes planétaires semblent avoir brisés.

Charles Heller présentera Liquid Trace, une vidéo qu’il a co-réalisée avec Lorenzo Pezzani, laquelle propose une reconstruction synthétique de l’affaire du “bateau abandonné à la mort” de 2011. Alors qu’une opération de l’OTAN, visant à faire respecter un embargo sur les armes, était en cours au large des côtes libyennes, 72 migrants se sont entassés à bord d’un Zodiac pour fuir la Libye en direction de l’île de Lampedusa. Après que leur embarcation fut tombée en panne, ils ont été abandonnés, dérivant pendant 14 jours dans le périmètre maritime surveillé par les forces de l’OTAN. De ce fait, seules neuf personnes ont survécu. À rebours de la conception selon laquelle la mer ne serait qu’un espace non-signifiant dans lequel tout évènement se dissout au gré des courants, cette enquête démontre que l’eau conserve effectivement des traces et qu’en les lisant avec soin, la mer peut se muer en un témoin digne d’être interrogé.

Cette session, qui a lieu dans le cadre du POOL.CH, constitue un jalon de la réflexion commune amorcée au CCC et à l’Institut Harun-Farocki sur la notion de “navigation” et qui se donne pour objectif de renouveler la compréhension politique des régimes de l’image au 21ème siècle. Doreen Mende en assurera la modération.