A L’EXEMPLE DE LA HEAD – GENEVE, LES DEPARTEMENTS CINEMA DES HAUTES ECOLES SUISSES, DES CURSUS DE FORMATION POUR L’AVENIR DES IMAGES

Il y a ces cinéastes devenus au fil des films réalisés des personnalités agrées sur la grande scène du cinéma, rythmée par les sélections dans les festivals de catégorie A, les sorties en salles d’exclusivité et les tournées de promotion dans les pays d’Europe et d’ailleurs. Et il existe tout autant des territoires de rencontres entre cinéastes et leurs publics grâce aux festivals de moindre envergure et aux réseaux de salles arts et essai. Les tuyaux des flux digitaux complètent (et remplaceront à terme ?) la carte de ces lieux traditionnels. Des sites les plus agressifs en matière de domination économique du marché, modèle Fixnet, côtoient des offres émanant de lignes éditoriales privilégiant des films « de niche », que l’on pense à Tënk ou à DocAlliance.

Les étudiants de cinéma HES (1) qui suivent le cursus de formation Bachelor, puis pour certains celui du Master, entrent-ils dans la ronde, grâce à leurs études, celles-ci les préparent-ils à vivre une vie après le cycle privilégié et protégé qu’ils ont suivi ?
La caractéristique suisse est qu’il n’existe pas d’école de cinéma au sens de formations spécifiques, comme elles sont dispensées dans de fameux établissements tels l’Ecole de Lodz en Pologne, du VGIK à Moscou, de la HFF à Munich, la FAMU à Prague, l’INSAS à Bruxelles, la FEMIS et Luis Lumière à Paris. Ces écoles et quelques autres, parfois tout aussi prestigieuses, sont organisées par Départements spécialisés dédiés à la mise en scène, au scénario, à la direction de la photographie, à la prise de son, au montage, avec pour balisage aujourd’hui encore la séparation de la fiction du documentaire ; des places y sont parfois aménages pour le cinéma expérimental et d’animation. Le propre des Départements Cinéma en Suisse, tous inscrits dans des Hautes Ecoles d’Art qui réunissent d’autres filières de formation, est qu’ils abordent le cinéma en généralistes. En bref, les étudiants apprennent à faire des films et dès lors à acquérir la maîtrise nécessaire des principaux gestes techniques pour faire éclore leurs sensibilité et besoin d’expression. Ce sont de possibles réalisateurs dont nous avons la charge, de jeunes personnalités qui s’initient aux récits cinématographiques, aux esthétiques, aux rapports intimes entre les outils techniques et les ambitions de création, qui réfléchissent à l’écologie de production des films. Si nos étudiants ne sortent pas de leurs cursus BA en tant que monteur, directeur de la photographie ou scénariste, ou encore ingénieur de son (en Master, il existe cependant quelques spécialisations), chacun maîtrise par contre l’enregistrement d’images et de sons, la rédaction des textes, des scénarios, le montage et la conception de la postproduction. D’ailleurs, le cursus engagé depuis septembre 2016 à la HEAD – Genève a aménagé de façon plus affirmée des apprentissages techniques, de façon progressive au cours des trois années BA.
Qui plus est, nos étudiantes et étudiants ont acquis des outils de réflexion et d’analyse liées aux genres du cinéma, à ses histoires, et appris tout à la fois à repenser les cadres académiques du 7e Art, à les contester parfois, et à développer réflexions et pratiques autour de la notion de « cinéma du réel » propre à la HEAD – Genève. Le projet dans son inspiration générale est de prendre pied dans le monde d’aujourd’hui et de développer des habilités à y inscrire des récits inspirés, novateurs, lucides, riches en imaginaire. Que leur cinéma témoigne de pratiques de réalisation et de réflexion qui fassent état de leurs responsabilités citoyennes au sein la circulation tous azimuts des flux audiovisuels.

Certes, mais n’y a-t-il pas trop d’Ecoles, distribuant de trop nombreux diplômes à des étudiants lancés sur le marché du cinéma et de l’audiovisuel et condamnés au chômage ?
Non point, il existe bel et bien une vie après l’Ecole. Il y a des continuités heureuses, des suites harmonieuses aux études, des carrières professionnelles qui s’ouvrent aux diplômées et diplômés, ou mieux dit, qu’ils ouvrent eux-mêmes dans un marché, il convient néanmoins de le préciser, relativement étroit. Mais est-il saturé, alors que l’on regrette souvent le manque de monteuses et de monteurs, de techniciens de différentes compétences et expériences tant en Suisse romande qu’au-delà de nos frontières ! Une étude statistique s’imposerait, qui pourrait établir un état des lieux rigoureusement documenté.

Pour l’heure, voici. Christi Puiu présentait Sieranevada à Cannes cette année, il est l’un des cinéastes marquant du renouveau cinéma roumain, et est issu de l’Ecole d’Art de Genève.
Parmi les cohortes récentes, Basil da Cunha n’a pas attendu son Diplôme pour réaliser des films très tôt repérés par des festivals internationaux. Après la nuit/Até ver a luz en sélection à Cannes aussi, d’autres réalisations en cours et actuellement le tournage de la 2ème saison d’une série destinée à la télévision. Quant à Sergio Da Costa et Maya Kosa, ils réalisent depuis bientôt dix années des films qui tournent dans des festivals européens. A preuve Rio Corgo, leur dernier essai tendu entre documentaire et fiction salué dans de nombreuses manifestations et discuté même dans The Hollywood Reporter !
Se pencher sur les travaux de Felipe Monroy, Elene Naveriani, Juliana Fanjul, Marie-Elsa Sgualdo, permet de constater que de jeunes auteurs sont au travail et fréquentent des dizaines de festivals, qui tissent en dehors des quelques grands rendez-vous mondialisés (Cannes, Berlin, Venise, Toronto, …) une riche toile de manifestations mettant en valeur leurs jeunes talents. Le nom de Zoé Rossion n’est pas (encore) connu, et pourtant ! Son film de Diplôme BA, Roger, le grand-père inconnu (portrait imparable d’un légionnaire), a gagné le Prix du meilleur documentaire au First Step Film Festival à Tempere et nominé au Golden Key Award du Kassler DokFest. Le passage au monde extérieur du cinéma est garanti, Zoé Rossion prépare deux films, tournages prévus en Algérie et à Cuba. Sans oublier celles et ceux qui pensent webcinéma et en explorent les potentialités.
Ainsi, de vrais premiers pas en termes de réussites professionnelles sont également à mettre à leur actif, quand Sophie Perrier prépare un long métrage tout en étant engée dans l’équipe permanente de Fonction Cinéma à Genève. Ulrich Fischer a créé lui sa propre structure de production aux avant-postes depuis la fin des années 90 de la configuration digitale et interactives d’espaces urbains. Le projet Walking the edit et la plateforme Memoways ouvrent des voies inédites à la mémoire individuelle et collective de territoires. Ces recherches sont aujourd’hui de renommées internationales. Du côté de la télévision, Jean-François Vercasson prépare dix épisodes d’une série en sélection au Festival Tous Ecrans 2016 et destinés à la télévision.
Et Alice Riva travailla sur le plateau du dernier film d’un réalisateur ami du Département, Apichatpong Weerasethakul, pour le sublime Cemetery of Splendour, quand Aurélie Mertenat assista Yves Yersin pour son dernier film, Tableau Noir. Tant de démarches engagées, prometteuses, qui sont autant d’ancrages professionnels faisant suite au cursus de formation de notre Haute Ecole d’Art.

D’autres de nos étudiantes et étudiants se spécialisent en qualité de perchman et ingénieur du son, chef opérateur, assistants de réalisation, monteur, producteur, stagiaires et techniciens de toutes conditions. D’autres encore vont parfaire leurs expériences et compétences dans des MA à l’étranger. Ils pratiquent ainsi les métiers du cinéma comme de la télévision, publique et privée, et répondent à des commandes, tournent des publicités, des clips, des captations d’événements.
Nous savons également que certains de nos diplômés sont lancés dans des activités de programmation de salles d’art et essai, d’animation socio-culturelle, de formations de base dans différentes institutions.
Souvent, le Département Cinéma est partenaire des premiers pas hors de ses murs, reste un interlocuteur privilégié, et fait valoir sa position au cœur de la création cinématographique, en lien avec les professionnels en particulier suisses, fréquemment invités à diriger des ateliers.

D’un point de vue général, les cursus de formation que nous donnons en partage se conçoivent comme une ouverture sur le monde, un lieu de l’essai, des tentatives, des élans, des désirs forcément confrontés aux résistances de tous ordres. Passionnants et nécessaires apprentissages !
Il en va d’un humanisme contemporain, d’un temps privilégié, qui ne peut être perdu, dès lors qu’il est vécu à l’aune de valeurs propres à fédérer d’urgence nos consciences et visions afin de prendre date dans la vie contemporaine. Interroger le monde, ses histoires et utopies et apprendre aussi forcément à le prendre à contrepied, à contre images.

(1) Les formations publiques BA et MA en Cinéma sont dispensées en Suisse par les Hautes Ecoles spécialisées de Genève (HEAD), Lausanne (ECAL), Lucerne (HSLU) et Zurich (ZHdK). Le Master HES-SO en Cinéma est dispensé conjointement par l’ECAL et la HEAD.

Documents joints

Télécharger l’article de Jean Perret "Non, les écoles de cinéma ne forment pas trop !" paru dans le Ciné-Bulletin (Novembre-Décembre 2016).

publié le 23 novembre 2016

modifié le 16 janvier 2017