ANIMER LE REEL – Documentaire animé, un oxymore ?

Sabogal

1 et 2 octobre 2015 : Pour la première fois associés, la HEAD – Genève, FOCAL, et en prolongeant une riche collaboration avec Animatou (la rencontre mémorable avec Kôji Yamamura en 2014), ce sont deux jours en ouverture du Festival Animatou qui ont été organisés pour débattre des liens plus étroits, parfois complexes, nécessaires dans certains cas, novateurs souvent, entre le geste documentaire et celui de l’animation.
Attention ! Il y aurait parmi les différentes techniques d’animation celles de moindre prestige, la motion capture et la rotoscopie, mais qu’importe lorsqu’il s’agit de raconter la violence de la guerre civile qui a marqué profondément quarante années de la Colombie - voir Sabogal de Juan Lozano, Genève, et Sergio Mejia, Bogota, un feuilleton de 13 épisodes et un long métrage unitaire.
Descente dans les studios de réalisation, sur les tables de travail qui sont de plus en plus souvent des écrans d’ordinateurs, pour comprendre le drame intime d’un hooligan condamné à taire son homosexualité au risque de se faire réduire en charpie, comme les adversaires de ces fiers supporters de football – voir I Love Hooligans de Jan-Dirk Bouw, Amsterdam. Seule l’animation aux accents d’authenticité paraît pouvoir dresser ce portrait tout en gardant l’anonymat de ce personnage au demeurant bien vivant.
Anja Kofmel, Zurich et en studio à Zagreb, elle, est partie en enquête à propos de son cousin mort dans une brigade au cours des affrontements dans les Balkans. Mercenaire rendu aux violences impunies de la guerre civile ou journaliste clandestin parmi ces tueurs qui le mettront à mort (qui est une thèse du film) ? Voir Chris the Swiss, qui sera un film parfaitement mixte entre prise de vue réelle, des témoignages, même de mercenaires reconvertis à la vie civile, et des animations pour imaginer cet homme jusque dans ses fantasmes de douceur et de sensualité, entre ombre et lumière.
Et puis, comment rendre compte d’un voyage à Madagascar, alors que l’on aime dessiner, découper, colorier, observer les paysages et les gens ? Bastien Dubois, Français et grand voyageur, invente en quelque sorte ce pays avec des personnages bien réels et occupés à des rituels funéraires ; mais surtout, le réalisateur invente une temporalité faite d’accélération joyeuses et d’arrêts ludiques, en parfait maître du temps de ce récit pittoresque – voir Madagascar - Carnet de voyage.

Histoires de transfigurations réciproques entre documentaire et animation.
Animés par Frédéric Guillaume, réalisateur de films d’animation (avec Sam ils sont les fameux frères Guillaume) et par Jean Perret, des techniques à la production et la diffusion, en évoquant les urgences et nécessités dont sont issus ces films, ce sont au final les liens entre réel et animation qui ont été interrogés. Si le documentaire assied les récits, les enracine et les légitime, l’animation les émancipe, les fictionnalise, en dévoile les parties invisibles, cachées, tues, en voie d’oubli. Tout cela mérite nuances et réflexion, certes, mais ce qui se joue sont des histoires heureuses et malheureuses, des hybridations de genres afin que la création cinématographique s’invente plus avant, essaie de nouveaux cheminements, s’essaie au monde sur des registres à nuls autres pareils.

publié le 14 octobre 2015

modifié le 14 avril 2016