Boot Camp – Ateliers de cinéma

Réaliser cinq films en trois mois : le parti pris des ces ateliers a été de faire primer l’énergie créative sur la qualité de finition. Chaque étudiant a réalisé cinq vidéos dans des délais très courts, fait une présentation orale, participé à diverses discussions autour de l’écriture, écrit un essai théorique ainsi que divers contes.
Chaque film réalisé répond à une contrainte précise qui illustre l’une des étapes de l’histoire du cinéma. Cela a permis de traverser un siècle d’idées et de techniques cinématographiques, du montage d’attractions jusqu’aux images de synthèse.
La question centrale qui a guidé ces ateliers était : qu’est ce qu’il nous reste du réel, de l’humain et de la politique aujourd’hui dans le cinéma ? Les étudiants se sont confrontés à des sujets politiques actuels importants : les études de genre, la sexualité, la culture comme outil d’oppression, le capitalisme, l’anthropocentrisme et les préjuges coloniaux qui sont toujours présents. Le but était de montrer comment ces questions sont enracinées dans le cinéma et ses techniques. Ainsi, par exemple, le montage alterné est associé à une moralité américaine et le montage dialectique au communisme. Comme l’a dit Godard : « les travellings sont affaire de morale »…

Premier film - Montage d’attractions
Les comédies « slapstick », les spectacle populaires, souvent grossiers, les stars burlesques : le cinéma est né parmi ces attractions vulgaires. Les premiers auteurs/entrepreneurs du cinéma se sont mis à inventer des « attractions » de plus en plus destinées à une population pauvre et urbaine, la seule qui ne méprisait pas cette nouvelle technologie maladroite.
Pendant une semaine les étudiants ont exploré les racines populaires du cinéma et leur potentiel démocratique. En parallèle ils se sont confrontés à la question « Qu’est-ce qu’un auteur ? » et son rapport avec l’autorité. Est-ce qu’en cherchant à établir un cinéma « d’auteur », on établit un art autoritaire, nuisant le potentiel émancipateur de ce « media de masses » ?
Chaque étudiant a réalisé une vidéo dans laquelle il se met dans une situation embarrassante en public. Ils devaient se filmer dans la peau de Charlot et analyser le paradoxe de l’auto-ridiculisation : l’auteur humilié gagne l’humilité mais aussi l’aura religieuse de la star comique.
Cet atelier a été accompagné par les lectures et discussions des textes suivants :
• Qu’est-ce qu’un auteur ? de Michel Foucault
• Le pauvre et le prolétaire de Roland Barthes
• La mort de l’auteur de Roland Barthes
• Sélection des poèmes écrits par les divers hétéronymes de Fernando Pessoa
• Movie Made America de Robert Sklar (Ch.1 – The Birth of a Mass Medium)

Deuxième film - Montage accéléré
Une foule de gendarmes poursuit un malin voleur, une demoiselle en train de se noyer est sauvée par son courageux héros, une famille sudiste est encerclée par une bande de pillards. Ce sont les sujets par excellence qui sont traités avec l’une des plus grandes inventions du cinéma, attribuée à D.W. Griffith : le montage accéléré.
Les étudiants ont appliqué cette méthode de montage en réalisant une vidéo qui alterne deux éléments opposés avec des coupes de plus en plus rapides. Ils disposaient d’une semaine pour explorer la fascinante efficacité du montage américain, sa logique binaire, et la questionnable morale manichéiste qu’elle propose : le bien contre le mal, le noir contre le blanc.
Cet atelier a été accompagné par les lectures et discussions des textes suivants :
• Movie Made America de Robert Sklar (Ch.2 - D.W. Griffith and the Forging of Motion Picture Art)
• Contes de pluie et de lune de Ueda Akinari (Le Rendez-vous aux chrysanthèmes)

Troisième film - Montage dialectique
De Platon à Hegel et de Marx à Eisenstein, la philosophie occidentale est jalonnée par ce mot énigmatique : dialectique. Qu’est-ce que la dialectique ? Est-ce un propos moral, une technique pour l’émancipation de la classe ouvrière, un divertissement philosophique, ou le modèle abstrait de l’évolution ?
En petits groupes, les étudiants ont discuté les diverses dialectiques : la recherche de la vérité par une opposition « dialectique » dans les dialogues de Platon ; la création d’une identité spirituelle par la confrontation du maître et l’esclave dans la dialectique idéaliste d’Hegel ; la révolution permanente dans la dialectique matérialiste de Marx ; et le délirant réseau d’images créé par la collision de multiples groupes de montages accélérés dans le montage dialectique d’Eisenstein. Ils ont analysé ce mot difficile, cherché à comprendre s’il peut aider à créer des systèmes, montages ou histoires dynamiques, et qualifier s’il est nécessairement associé à une politique spécifique.
Les étudiants ont réalisé des films dans lesquels ils explorent les techniques de montage décrites dans Une approche dialectique de la forme cinématographique d’Eisenstein : l’effet Koulechov, le montage symbolique, les contrastes visuels et l’opposition narrative dialectique (un groupe se confronte à un autre, les deux se joignent et sont opposés par un troisième.) Chacun devait explorer une construction narrative qui oppose les personnages qui représentent le « maître et l’esclave » puis faire en sorte qu’ils changent de rôles, que l’esclave devienne le maitre comme dans la dialectique hégélienne.
Cet atelier a été accompagné par les lectures et discussions des textes suivants :
• La République de Platon (Livre V)
• Le Capital de Karl Marx (Préfaces et Postfaces)
• Le Film : sa forme, son sens de Sergei Eisenstein (Une approche dialectique de la forme cinématographique)

Quatrième film - Le mimétisme  : atelier avec Michelangelo Frammartino
Michelangelo Frammartino est l’auteur de Le Quattro Volte, film visionnaire qui, avec humour et sagesse, romp le régime anthropocentrique du cinéma. Sans aucun dialogue, l’auteur nous amène par quatre cycles de vie : un berger s’éteint au même instant que naît un chevreau ; le chevreau se sépare de son troupeau, meurt et se décompose devant un sapin ; l’arbre est abattu et son bois est transformé en charbon. Dans cette vision de la métempsycose, l’humain, l’animal, le végétal et le minéral sont tous liés par une chaîne à la fois matérielle et mystique.
Frammartino a guidé les étudiants dans un travail qui explore un de ses principaux intérêts : le mimétisme. Chaque étudiant a réalisé un court métrage en 16mm dans lequel l’humain disparaît dans le paysage par un processus de mimétisme, en se camouflant par exemple. Frammartino a montré aux étudiants que l’effacement de l’humain du cadre transforme la grammaire cinématographique. Il pose les questions suivantes : est-ce que les notions de plan général et gros plan peuvent toujours exister lorsque l’humain disparaît de l’écran ?
Cet atelier a été accompagné par les lectures et discussions des textes suivants :
• Le Postmodernisme ou la logique culturelle du capitalisme tardif de Frederic Jameson
• L’originalité de l’avant garde et autres mythes modernistes de Rosalyn Krauss
• Le Sapin de H.C. Anderson

Post-humanisme part I – atelier avec Susan Mogul
Susan Mogul, l’une des figures emblématiques de l’art vidéo féministe de Los Angeles des années 70, a mené avec la classe un atelier d’écriture centré sur l’autoportrait et le corps. En parallèle, les étudiants ont lu quelques-uns des textes les plus controversés qui ont été publiés contre le féminisme et les mouvements de droits civiques des années 70 : l’ironique techno-fétichisme du cyborg post-genre de Haraway et la proposition eugénique du post-humanisme de Sloterdijk.
Cet atelier a été accompagné par les lectures et discussions des textes suivants :
• Le Manifeste Cyborg de Donna Haraway
• Les Règles du Parc Humain – Peter Sloterdijk

Post-humanisme part II – lectures post-humanistes
Pendant une semaine, sept étudiants ont organisé des présentations et discussions des lectures autour du ‘post-humanisme’ et de l’instabilité du réel.
L’atelier a débuté avec la question que Heidegger soulève dans la Lettre sur l’humanisme : qu’est qu’il nous reste d’humain après l’Holocauste ?
Il s’est poursuivi avec une discussion autour de la connexion entre la volonté de savoir - une des principales colonnes de l’humanisme, et la volonté de contrôle social, avec une présentation sur le Tome I de Histoire de la Sexualité de Foucault.
Lors de ces présentations, un étudiant a montré qu’on n’a pas seulement deux genres (masculin et féminin) mais qu’il existe un spectre de genres multiples, à l’image des femelles masculines, des males féminins, des transsexuels, etc., d’après les idées de Judith Butler dans Trouble dans le Genre.
Un autre s’est aperçu qu’aucune démographie n’échappe à la critique sociale de Bourdieu dans Distinction. Dans ce livre, Bourdieu dévoile qu’on utilise notre culture, soit populaire soit d’élite, comme un outil de distinction et d’oppression.
Après une lutte pour comprendre si l’anthropologue Bruno Latour aime ou n’aime pas les valeurs modernes, un étudiant a découvert qu’il pense simplement que les modernes n’ont jamais existé. Le « moderne » est un mythe : la rationalité, le progrès et la croyance que les Européens sont plus avancés que les « sauvages » indigènes est une fiction propagandiste.
Après toutes ces théories, nous avons avancé vers le royaume physique : Regenesis de Richard Church, livre étonnant qui décrit le nouveau domaine de la biologie synthétique et de la modification génétique. Guidés par Church, nous avons cherché à comprendre ce qu’il reste de l’humain quand on peut copier et coller des qualités génétiques de n’importe quelle espèce à une autre, créant une hybridation synthétique de la vie.
Nous avons terminé l’exploration de la modification corporelle avec Testo-Junkie de Beatriz Preciado, un livre que l’auteur appelle une « fiction autobiographique ». Le texte alterne entre un journal intime qui décrit le processus au cours duquel l’auteur a pris de la testostérone pour s’approcher d’un genre hybride, et un tract philosophique qui critique notre culture « pharmaco-pornographique ». Ce dernier livre a soulevé une discussion autour de la subjugation engendrée par le régime hétéronormatif et le cycle de production-consommation imposé par le capitalisme.
Avec toutes ces possibilités d’écrire la réalité, qu’est qu’il nous reste du réel ? Latour nous montre que l’histoire « moderne » est une fiction inventée par les Européens pour justifier le massacre et l’assujettissement des indigènes et des esclaves ; Church s’amuse à écrire des fictions dans notre ADN avec le nouveau langage génétique de séquences A-T-G-C ; Foucault, Butler et Preciado nous montrent que le genre et la sexualité font partie d’un roman que ne sera jamais achevé. Notre époque dévoile que le réel et le fictif forment un hybride, un curieux état qui nous fait peur de par son instabilité, mais parallèlement nous excite de par son potentiel créatif.
Cet atelier a été accompagné par les lectures et discussions des textes suivants :
• Lettre sur l’humanisme de Martin Heidegger
• Histoire de la Sexualité : Tome I La Volonté du Savoir de Michel Foucault
• Trouble dans le Genre de Judith Butler
• Distinction de Pierre Bourdieu (Ch. - Préface, Introduction et Habitus)
• Nous n’avons jamais été modernes de Bruno Latour
• Regenesis de Richard Church
• Testo Junkie de Beatriz Preciado

Post-humanisme part III – cinquième film - atelier After Effects
Le « chroma key », le « compositing », le « matte painting » : l’exploration du « réel » actuel s’est poursuivie avec un atelier pratique sur les techniques d’images de synthèse. La majorité des images produites aujourd’hui sont modifiées artificiellement. Les émotions de personnages 3D nous bouleversent ; nous sommes habitués aux constants dédoublements d’écrans et excités par les corps idéalisés par Photoshop. Même dans le travail des maîtres du réel comme Pedro Costa, Ben Rivers ou Ben Russel, l’image de synthèse apparaît. Nous vivons dans un labyrinthe de miroirs, un énorme réseau d’images fausses, un simulacre où le réel se mélange à la fiction.
Les étudiants ont réalisé des vidéos qui contiennent des images de synthèse qu’ils ont eux-mêmes créées avec le logiciel After Effects. Avec ces images, ils se sont confrontés aux idées discutées pendant les semaines précédentes : le post-humanisme, l’instabilité de genre et la dynamique savoir-pouvoir.

Ateliers 2ème année
Semestre automne 2014
Professeur : Gabriel Abrantes
Assistante : Aline Suter
Intervenant-e-s : Film 4 : Michelangelo Frammartino, Vasco Pimentel, Joakim Chardonnens, Daniel Gries. Film 5 : Susan Mogul, Emilien Straggiotti