Décès de Angela Ricci-Lucchi

Angela Ricci-Lucchi lors de sa venue au Département Cinéma en 2012

Angela Ricci-Lucchi nous a quittés en cette fin de février 2018, la veille de son 76e anniversaire. Peintre, aquarelliste, élève à ses débuts d’Oskar Kokoshka, elle est à jamais la compagne de Yervant Gianikian ; ensemble pendant 43 années, ils ont été les cinéastes de la mémoire du XXe et début du XXIe siècle, dont les violences ont occupé l’essentiel de leur souci du monde.

Les guerres, les colonialismes, les tourismes, les sexualités même, comme les jouets d’enfants, ils en ont cherché, collectionné et sauvé de l’oubli les représentations les plus diverses. Les films qu’ils ont réalisés sont riches d’archives qu’ils n’ont eu de cesse de restaurer et de mettre en jeu dans une Weltanshauung nourrie par une inquiétude existentielle. Ils ont su en artistes et artisans transfigurer des pellicules d’hier, parfois en voie de dissolution, en des récits qui travaillent au cœur de la mémoire meurtrie des peuples.

Angela Ricchi Lucchi peignait, pratiquait avec une délicatesse infinie l’aquarelle pour développer des récits populaires en des rouleaux qui, déployés en de longues bandes, racontaient avec parfois des mots, des phrases, là aussi ce souci essentiel des cultures et des mémoires emportées par la violence humaine. Elle savait néanmoins faire montre d’ironie espiègle, mettant en scène des personnages drolatiques issus de la tradition de la commedia de son Italie natale.

De Du Pôle à l’Équateur en 1986 et de Prisonniers de guerre en 1995, à Images d’Orient - tourisme vandale en 2001 et à Pays barbares en 2013, leurs films et leurs installations sont pensés en monstrations spectaculaires sur petits et grands écrans des images de l’indignité, de l’indicible humiliation des hommes. C’est dans les images, en les explorant au fond même de leurs textures, qu’ils font rendre aux pellicules des évidences oblitérées, des vérités inouïes. Cinéastes, artistes de l’inquiétude et du geste poétique et politiques, ils parlent du monde d’aujourd’hui. Les images d’hier sont avec Angela Ricchi-Lucchi et Yervant Gianikian les guides pour appréhender le présent. S’il y a une œuvre de cinéma qui donne son sens à la notion de contemporain, c’est à l’évidence la leur.

Au Festival de Nyon Visons du Réel en 2000, où nous présentions leur œuvre, avec force projection assortie de parfums distillés en une performance rare, au MOMA de New York, où nous avions organisé avec des partenaires une manifestation au cours de laquelle ils proposèrent une installation de leurs films, un grand carré d’images, comme une prison dont il convenait de se délivrer, et récemment au Département Cinéma / cinéma du réel de la HEAD Genève, où ils animèrent un Atelier de réalisation de films montés avec des archives du CICR, films en projection au Musée de la Croix Rouge à Genève, Angela Ricchi-Lucchi a balisé un cheminement émouvant et essentiel au profond de nos mémoires. Comment dire, sinon que ce travail, ces films nombreux, ces peintures et textes, Angela Ricci-Lucchi pratiquait aussi l’écriture, nous accompagnent depuis longtemps, depuis toujours, et pour tout le temps à venir. La générosité, l’intelligence et forcément l’exigence à notre endroit, morale, humaine, sont le fait, avec son compagnon, de cette grande dame aujourd’hui disparue. Yervant Gianikian me disait hier qu’il continuerait de travailler avec elle, leur révolutionnaire caméra analytique aux aguets pour partager des images par-delà les images, les témoignages de leur conscience tourmentée dans les fracas de l’histoire. Et dire que Angela Ricci-Lucchi aimait tant la vie, les tables qui accueillaient les amis, les repas délicieux qu’elle avait à cœur de préparer, les conversations qu’elle savait animer de son regard clair, de son sourire de tendresse et de paradoxale confiance en l’avenir.

Texte de Jean Perret

Jean Perret s’était entretenu avec Angela Ricci Lucchi & Yervant Gianikian lors de leur venue au Département Cinéma en 2012.

Quinze minutes ou plus - Angela Ricci Lucchi & Yervant Gianikian from HEAD – Genève Cinéma on Vimeo.

publié le 21 mars 2018