"El Cuento de Antonia" de Jorge Cadena remporte un Tiger Award au Festival de Rotterdam

Le film de diplôme BA El Cuento de Antonia de Jorge Cadena a remporté ce dimanche 29 janvier un Tiger Award au International Film Festival Rotterdam d’une valeur de 3000 Euros.

Le jury salue le travail de Jorge Cadena qui "démontre sa capacité à travailler avec des acteurs et actrices et à transposer l’énergie de l’histoire à travers des images très habilement cadrées et montées." Jorge filme le quotidien dans un village colombien de la perspective d’une jeune fille en robe blanche immaculée qui devait assister à sa première communion mais préfère découvrir le monde des grands. Le vent souffle dans ses cheveux et l’emporte à la rencontre des habitants de son village.

Deux autres films ont également reçu un Tiger Award, l’essai indien Sakhisona de Prantik Basu et le film expérimental Rubber Coated Steel du palestinien Lawrence Abu Hamdan. Le film Information Skies by Metahaven est quant à lui sélectionné pour le European Short Film Award.

Le Conte d’Antonia est un film-fleuve dont les actions s’interpénètrent. La dimension de récit initiatique est d’emblée donnée dans la pénombre d’un rite au cours duquel une jeune femme reçoit les pouvoirs magiques qui façonnent sa conscience parmi les hommes de Boca de Ceniza, ce village de pêcheurs. A la lueur d’un feu alimenté au cœur des ténèbres, il est répété : tout est mensonge, tu peux tout avoir, le monde est parfait. Trompeur et accompli, le monde est ainsi à sa portée ! La beauté de sa nudité, que des onguents de glaise rehaussent par la fine armure d’une terre archaïque, la rend à son destin ; elle est Antonia, femme de l’avenir et de toutes les conquêtes.
Le film de Jorge Cadena fait tout autant évoluer cette même Antonia dans sa virginale enfance. Le film se dédouble en deux dimensions temporelles, mêlant mythes et récit des origines aux histoires du quotidien et aux réalités sociales. Le film construit un univers hors du temps commun d’une part et un temps parfaitement commun de l’autre, qui fait violence aux hommes – voir les nervis des politiciens locaux faisant intrusion parmi les habitants.

Cette jeune fille à la chevelure abondante qui lui confère une auréole noire et que le vent entêté rabat sur son visage, est le personnage qui fait l’objet de toutes les attentions remarquables du réalisateur. C’est sa première communion, son entrée dans le cercle de la bienséance des valeurs établies, fête et réjouissance. Antonia voit contre son gré ses lèvres maquillées de rouge, elle doit accéder à l’âge adulte, toute innocente qu’elle soit dans sa robe blanche et ses gants trop grands. Et alors, au bord du fleuve au large duquel le mascaret chaque jour rappelle les forces entremêlées du fleuve Magdalena et de l’Océan Atlantique, Antonia s’échappe de la mêlée de toutes ces convenances et cérémonies d’enfants enrégimentés. En un geste incarnant une posture de contestation scandaleuse, la petite Antonia souille son missel avant de le lancer dans les eaux du fleuve dans lesquelles se vautrent les immondices d’une pollution nauséeuse.

Le film poursuit son dialogue entre ces deux univers, il en évoque les liens secrets sans en marquer les significations dernières, au spectateur de parcourir les paysages de cette banlieue abandonnée de Barranquilla et des alcôves de rites païens illuminés de quelques flammes. Chemin d’initiation également pour elle : Antonia l’enfant rencontre son père abandonné à l’alcool, de filles et des garçons avec lesquels il fait mieux de danser que de prier, mais surtout un pêcheur, qui joue comme beaucoup d’autres au cerf-volant jusqu’à ouvrir le ciel à toutes les espérances du monde. Les échos de la radio rappellent qu’Antonia évolue dans la Colombie contemporaine et c’est dans cette ambition que Le conte d’Antonia force l’admiration, en mettant en scène avec un sens d’ores et déjà affirmé du cadre et du plan, une vision complexe du monde. Avec retenue, à l’abri de toute emphase pittoresque, Jorge Cadena dit l’urgence poétique et politique qu’il y a à raconter des histoires ancrées dans la vie abîmée du quotidien et dans les rêves de résistances émancipées.

Jean Perret

publié le 31 janvier 2017

modifié le 21 avril 2017