Jeux serieux, cinéma et art contemporains transforment l’essai

De Start Making Sense ! à Jeux sérieux… : les enjeux d’une recherche (introduction du livre)

Essai : la notion a le vent en poupe, le terme fleurit abondamment sur le territoire partagé du cinéma et des arts visuels, mais aussi dans le champ des études littéraires. Ces dernières années, plusieurs ouvrages se sont appliqués à penser son histoire et à comprendre sa pertinence contemporaine. Quant à le définir, tous y ont heureusement renoncé, le propre de l’essai étant sa rétivité à toute tentative de définition, de fixation dans les limites d’un genre ou d’une catégorie. « Hérétique », concluait déjà Adorno dans un illustre article abondamment discuté dans les pages qui suivent. Peut-être ne trouvera-t-on pas plus juste formulation du propre de l’essai que cette expression de Marielle Macé, plus loin dans cet ouvrage : « l’engagement de la pensée dans la forme ». Au-delà du flou, une certitude : la prégnance contemporaine de la notion d’essai ne traduit pas une mode, mais une nécessité. Depuis Montaigne, c’est-à-dire depuis l’origine des temps dits « modernes », la forme-essai prolifère dans les périodes d’instabilité, de crise – politique, spirituelle, culturelle. En temps de crise, l’essai offre sa plasticité, sa vivacité et son impertinence aux analystes audacieux, aux expérimentateurs, aux défricheurs de nouveaux espaces pour la pensée et la création de formes. On s’accordera facilement sur le caractère critique de notre époque ; donc sur la nécessité de penser à nouveaux frais l’histoire et l’actualité de l’essai, et de le faire d’un geste ample et profond.

Cet ouvrage est l’aboutissement de cinq années de recherche autour de l’essai comme forme, à la croisée du cinéma et de l’art contemporains. À l’origine, il s’agissait d’établir une généalogie et une cartographie qui mêleraient des approches littéraire, philosophique, politique et esthétique. Un groupe de recherche fut mis sur pied, associant enseignants-chercheurs du département Cinéma/cinéma du réel de la HEAD – Genève et d’autres écoles d’art en France (écoles des Beaux-arts de Bordeaux et de Nantes), ainsi qu’une jeune chercheuse fraîchement diplômée de la HEAD – Genève. Trois ans de suite, cette recherche s’est élargie à des ateliers de réalisation avec les étudiants de la HEAD, conçus et dirigés successivement par Allan Sekula, Harun Farocki et Ursula Biemann. Les deux premiers nous ont quittés pendant ces années de recherche ; ce livre leur est dédié.

Très vite, l’idée s’est imposée de concrétiser la recherche et de la partager sous la forme d’un événement public. Si, comme le défend avec éloquence Jean-Pierre Gorin dans un texte ici publié, l’essai est avant tout une énergie qui traverse les genres établis et mine les frontières, cet événement devait inventer sa propre forme, sa manière de transgresser la vieille opposition entre gravité académique et légèreté spectaculaire. Ainsi, du 7 au 16 mars 2013, la manifestation Start Making Sense ! Cinéma et art contemporains transforment l’essai a diffracté son énergie essayiste protéiforme (colloque international, conférences, programmations et exposition d’œuvres et de films) dans plusieurs hauts lieux de la culture genevoise : Université de Genève, Comédie de Genève, Cinéma Spoutnik, Cinéma du Grütli, Centre d’art contemporain, et LiveInYourHead, l’Institut curatorial de la HEAD – Genève.

Ce livre s’appuie sur cette manifestation, en tire une grande partie de sa matière, mais ne se limite pas à compiler les actes de ses moments successifs. Pour être à la hauteur de l’enjeu, il nous fallait essayer de donner forme à une pensée collective, de dépasser la simple compilation des textes au profit d’une composition synthétique et hypothétique. Le sommaire se place volontairement dans une perspective éclatée. Refusant les chronologies, les partitions thématiques, il tente d’offrir un point de vue critique sur l’essai qui parie sur les rapprochements, les proximités soudaines, les correspondances. En termes de contenu, il s’agissait ainsi de prolonger les échanges et les interventions du colloque et des conférences en leur adjoignant des commandes nouvelles, capables d’augmenter et d’enrichir cette première expérience. C’est ainsi que d’autres figures (Farocki, Sekula, Teguia, Kluge, Benning), historiques ou contemporaines, sont venues s’ajouter à cet ouvrage, rendant la traversée qu’il propose non pas exhaustive, mais décidément ample et complexe. Si la notion d’essai convie toute une tradition, tant littéraire que philosophique, artistique que cinématographique – autant de champs ici articulés –, elle permet surtout d’insister sur le passage des frontières – principe auquel ce sommaire tente d’être le plus fidèle possible. Son organisation s’est donc concentrée sur des enjeux de vitesse, de scintillement : choisir les déviations plutôt que les lignes droites.

La part la plus essayiste du travail de recherche comme de l’événement Start Making Sense ! fut sans doute l’exposition Making Sense, qui réunissait à LiveInYourHead (espace curatorial de la HEAD – Genève) les films réalisés par les étudiants sous la direction d’Ursula Biemann et une vingtaine de films et vidéos récents, nous paraissant témoigner d’une actualité de l’essai, choisis à égalité dans les champs du cinéma et de l’art contemporains. Les films d’étudiants étaient diffusés sur des moniteurs installés sur une grande table – dispositif conçu et fabriqué par les étudiants eux-mêmes –, les autres étaient projetés sur autant d’écrans suspendus dans l’espace selon une disposition composant une géographie critique de l’essai – géographie forcément partielle, offerte à la discussion. Cette cartographie de l’essai filmique contemporain se distribuait entre trois pôles, nommant trois tendances, trois gestes essentiels à l’énergie essayiste : Inscriptions, Explorations, Réflexions. Nous avons souhaité traduire cette sélection sous la forme de textes brefs, chacun centré sur un film. Ces textes sont distribués dans l’ensemble du livre, au fil des chapitres, en une ponctuation qui donne son rythme à l’ensemble, fait passer une autre vitesse dans la trame de l’ouvrage.

Évoquons pour finir la chance qui nous fut accordée, à l’issue du colloque universitaire par lequel s’est ouvert Start Making Sense !, de converser avec l’un des plus éminents spécialistes de l’essai littéraire : Jean Starobinski. Il nous a semblé naturel d’ouvrir aussi l’ouvrage avec la transcription de cet échange. Puissent l’énergie intacte et l’éternel rebond d’une telle pensée donner le ton, et l’envie de poursuivre la lecture, de tracer son propre chemin dans le territoire du livre, au fil d’une aventure de pensée collective de l’insaisissable essai.

B. Bacqué, L. Lippi, C. Neyrat, C. Schulmann, V. Terrier Hermann

« Jeux sérieux : cinéma et art contemporain transforment l’essai »

Sous la direction de : Bertrand Bacqué, Cyril Neyrat, Clara Schulmann et Véronique Terrier Herman
Avec les contributions de : Sarah Aguilar, Bertrand Bacqué, Ursula Biemann, Christa Blümlinger, Victor Burgin, Cécile Boss, Nicole Brenez, Marie Canet, Grégoire Devidal, Georges Didi-Huberman, Redmond Entwistle, Jean-Paul Fargier, Haroun Farocki, Anaïs Farine, Jean-Pierre Gorin, Olivier Hadouchi, Laurent Jenny, Alexander Kluge, Lucrezia Lippi, Patrizia Lombardo, Geneviève Loup, Marielle Macé, Dario Marchiori, Valérie Mavridorakis, Marie Muracciole, Cyril Neyrat, François Niney, Volker Pantenburg, Jean Perret, Eugenio Renzi, Nicolas Rey, Hans Richter, Philippe Roger, Clara Schulmann, Janis Schroeder, Jean Strarobinski, Hito Steyerl, Véronique Terrier Hermann, Antoine Thirion, Clemens von Wedemeyer.

Une publication HEAD – Genève / Mamco
Directeur de publication : Jean-Pierre Greff

17 x 24 cm (broché)
578 pages (ill. n&b)
ISBN : 978-2-940510-12-2 (HEAD – Genève)
Prix : 28 € / 28 CHF
Genève, 2015
Distribution Suisse : Mamco
Diffusion Europe : Les Presses du Réel