L’article "l’urgente nécessité des écoles de cinéma" de Jean Perret pour le magazine Frame

LES TERRITOIRES L’ENTRE-DEUX À L’ESSAI

Frame, supplément NZZ, édition juillet-septembre 2018
L’article original en allemand

Comment donc penser le monde, le rêver, le questionner en des récits qui prennent pied dans les expériences de la vie, tel que vécue au quotidien le plus prosaïque comme dans ses dimensions symboliques et imaginaires, en lien avec des exigences critiques et des allants poétiques ?

La circulation tous azimuts de messages audiovisuels produit moins une arborescence de sens qu’un amalgame de flux en un monde réduit à un village globalisé. Paysages de transit où l’on ne fait de halte. Les productions audiovisuelles, les films, les vidéos, toutes les configurations déclinées sur les toutes les tablettes accessibles et à venir sont engagées à faire vite : la consommation généralisée a pour objet la satisfaction de chaque consommateur, le supermarché de l’offre répond à toute demande, elle-même configurée par les stratégies du marché.

L’engagement du Département Cinéma/cinéma du réel de la HEAD–Genève est de penser le cinéma tant dans ses pratiques de réalisation que dans ses approches théoriques ; il s’agit pour lui de reconsidérer ce couple théorie / pratique, afin d’en dégager des articulations échappées des catégories académiques. Par-delà les genres – documentaire – fiction – expérimental – animation et les classements thématiques - droits de l’homme, social, politique, divertissement, …, l’ambition de ce Département Cinéma consiste à favoriser créations d’écritures et réflexion dans les risques pris à jouer d’hybridations entre catégories et à placer au cœur de son projet la notion d’essai.

Les gestes du documentaire et de la fiction ont à inventer des interactions créatives afin de raconter des histoires que nous puissions croire, des récits portées par des visions singulières et fortes. Ces influences réciproques donnent accès à de possibles hybridations, qui contestent les genres établis du documentaire et de la fiction. Ces espaces appartiennent donc à la tradition de l’essai, avec ses racines dans la philosophie du XVIe siècle (Montaigne) jusqu’au XXe siècle (Adorno) et dans l’histoire du cinéma, bien sûr, avec Kluge, Farocki, Mettler, Godard, Gianikian & Ricci-Lucchi, Sekula, Keaton, Biemann, Hoolboom et autres Marcello et Vandeweerd (liste bien entendu incomplète).

L’essai, cette forme qui pense, a ces lettres de noblesse depuis que Montaigne en a jeté les inestimables bases, qui aujourd’hui encore savent fertiliser nos modes de pensées. Au sein de Département Cinéma de la HEAD–Genève, l’essai est donc un maître-mot, comme le cinéma du réel.
Ces notions se dérobent à toute définition académique. Elles donnent les repères de territoires de l’entre-deux, appelés à devenir les places centrales de nos engagements. Cette citation motive et le cursus BA et pour partie MA que nous élaborons : « C’est pourquoi la loi formelle la plus profonde de l’essai est l’hérésie. On voit ainsi apparaître dans la chose, dans la désobéissance aux règles orthodoxes de la pensée ce qu’elles ont en secret pour finalité objective de tenir caché aux regards. » (Adorno, conclusion du texte L’essai comme forme)

Les activités de la recherche font entièrement partie des missions du Département Cinéma à Genève. C’est ainsi que nous avons publié en 2015 Jeux sérieux – Cinéma et art contemporains transforment l’essai, Éditions HEAD–Genève & MAMCO : une cinquantaine de textes pour circonscrire cette espèce d’urgence contemporaine à raconter des histoires vraisemblables.

Et nous annonçons la publication en octobre prochain de Montage. Une anthologie (1913 – 2018), qui saura dialoguer avec des préoccupations liées à la construction des récits, jusqu’à ceux de la réalité virtuelle et augmentée. Les représentations VR et AR ont tendance à évacuer le hors-champs, les ellipses… l’espace doit se suffire à lui-même, il est hégémonique, il conquiert le monde. Alors, comment le montage pense-t-il les films, les images virtuelles ?
Les questions du naturalisme, du réalisme, du classicisme et de la modernité, de la postmodernité et de ses déclinaisons kitch, participent des questions que le Département met en discussion. Il est à nos yeux bien de notre responsabilité d’école de faire acte d’esprit critique pour fortifier une vision du cinéma et du monde et de ne pas céder aux sollicitations et tendances affirmées du marché audiovisuel.

Rappel, les trois missions qui sont les nôtres au sein de la HEAD–Genève, de la Cité et du cinéma d’aujourd’hui : mise au point d’un cursus singulier consacré à la réalisation et au montage, engagé, innovant, en réseau (collaborations avec des écoles nationales et internationales) ; développement de recherches théoriques articulées aux pratiques pédagogiques ; engagements dans des partenariats et interventions dans l’espace public, des rencontres et événements (musées, festivals, institutions diverses), afin de stimuler dialogues, découvertes, réflexion. Il faut bien entendu que nos films rencontrent au mieux leurs publics, en plus des festivals, dans lesquels des distinctions importantes ont été glanées, à Rotterdam, Berlin, Locarno et dans bien d’autres encore, ces lieux que les professionnels de la profession aiment également à conquérir.

D’un mot, il en va de la mise en partage de ce cinéma du réel, concerné par le monde tel qu’il va, considéré comme carrefour des humanités contemporaines.

A la question de savoir si les films que nous produisons vont garnir des niches, disons que sans les marges, point de pages, point de textes qui tienne. Et à ces autres questions, parfois critiques, sévères, voire acerbes, quant à l’utilité même des écoles de cinéma, elles méritent peut-être à nouveau des débats grands et petits, mais il nous paraît bien plus significatif de rappeler que nos écoles, notre Département Cinéma/cinéma du réel, fait intégralement partie du domaine du cinéma suisse. Non seulement parce que nous accueillons nombre de professionnels, et même des producteurs, pour enrichir nos échanges pédagogiques, mais aussi parce que la création cinématographique ne saurait faite l’économie de ces lieux précisément de l’essai, qui sur des modes parfois souterrain, de façon rhizomatiques, fécondent les pratiques de création. A moins de prendre le risque de voir le niveau moyen de la production faiblir et se complaire dans des rhétoriques esthétiques et thématiques sans grande prise avec les préoccupations, les inquiétudes du temps présent, temps qui sait aussi être celui de l’espérances et le goût de la vie en harmonie.

Une école de cinéma devrait être – toujours – une hétérotopie, qui est comme une cabane pleine d’imaginaire, un atelier à ciel ouvert, une caisse débordante d’outils dont on réinvente les usages. Notre école ? Un territoire privilégié de service public où les étudiantes et étudiants avec l’équipe pédagogique s’essaient au montage d’images qui sachent poétiquement et politiquement raconter le monde, le transformer et le rêver, avec force mémoire et utopie.

Jean Perret
Responsable Département Cinéma / cinéma du réel
HEAD – Genève

publié le 10 juillet 2018

modifié le 11 juillet 2018