LE GRAND VOYAGE – Novembre à Phnom Penh

« Car c’est l’un des traits constants de toute mythologie petite-bourgeoise, que cette impuissance à imaginer l’Autre. L’altérité est le concept le plus antipathique au « bon sens. »

Roland Barthes, Mythologies

C’est précisément le « bon sens » qu’il s’agit de perturber en invitant les étudiantes et les étudiants de 2ème année à s’immerger pendant quatre semaines dans un univers parfaitement étranger. Qu’ils se perdent à Phnom Penh, capitale du Cambodge, qu’ils soient en manque de repères, qu’ils soient ébouriffés, étonnés, dérangés dans une culture, une langue, une lumière, des rythmes de vie et des histoires autres. Faire l’expérience intime de l’inconfort d’être ailleurs, décentré en regard de son univers quotidien, d’autant qu’il est question de déjouer autant que faire se peut toutes tentations d’une approche touristique qui cèderait aux attraits du pittoresque, du « typique cambodgien ». Point de refuge dans les décors donc mais la nécessité de prendre progressivement pied dans le réel d’une ville et d’une culture – et de commencer à imaginer des images, des récits dont les films prendront le risque d’esquisser au plus près des fragments de vérités forcément subjectives.
Chaque Grand Voyage met en place une collaboration sur place avec une personnalité (Naomi Kawase au Japon, Christi Puiu en Roumanie, Khalil Joreige et Joanna Hadjithomas au Liban, Nino Kirtadzé en Géorgie, Apichatpong Weerasethakul en Thaïlande) ; à Phnom Penh, nous avons le privilège de travailler avec Rithy Panh et son équipe, qui est à la tête du Centre de ressources audiovisuelles créé par le cinéaste cambodgien en 2006. Qui plus est, Fernand Melgar, qui a donné un cours de formation à Bophana et qui est profondément concerné par l’oeuvre de Rithy Panh, va également piloter cet atelier de réalisation, au terme duquel des films seront projetés une première fois à Phnom Penh. Les étudiants travailleront avec de jeunes cinéastes et techniciens cambodgiens en formation à Bophana.
Pour mémoire, Rithy Panh a réalisé S21 – la machine de guerre khmer rouge et écrit L’élimination (avec Christophe Bataille), deux œuvres majeures, universelles.

« Le Cambodge est un pays de jeunes à qui il faut donner une perspective. Le passé nous renseigne sur ce qui peut arriver demain, les images sont là pour nous faire réfléchir, pour nous nourrir, c’est notre force pour avancer. La formation permet de les analyser et de maîtriser la technique, la création ensuite nous permet de prendre la parole, d’exprimer notre regard, notre sensibilité. »

Rithy Panh, co-fondateur du centre Bophana

HEAD – Genève

Article Le Temps du 14 décembre 2015 :

Swissinfo

publié le 24 novembre 2015