Lokman Slim assassiné

Texte de Jean Perret (Responsable du département cinéma/cinéma du réel de 2010 à 2018) et Olivier Zuchuat (prof. au département cinéma)

Lokman Slim, 58 ans, a été assassiné au Liban-Sud, dans la nuit du mercredi au jeudi 4 février, une balle dans le dos et quatre balles dans la tête. Cet intellectuel libanais, écrivain, éditeur, militant des droits de l’homme, farouche partisan d’une laïcité forte au Liban, bien au-delà des partis, factions et milices établies, était également producteur et cinéaste. Il était menacé de mort de longue date, notoirement par des partisans du Hezbollah. Son assassinat est d’une violence assourdissante.

Lokman Slim était à plusieurs titres lié au département cinéma de la HEAD – Genève. Lors du Grand Voyage organisé au Liban au printemps 2012, les étudiants de bachelor 2ème année l’avaient longuement rencontré avec Monika Borgmann, son épouse, dans le quartier dominé par le Hezbollah. Leur maison et le hangar attenant sont le siège de leur ONG Umam D&R, unique et incontournable centre de documentation et de recherche consacré au Liban, à sa guerre civile, ainsi qu’à cette région du monde particulièrement instable. Guidé par Khalil Joreige et préparé en collaboration avec Joanna Hadjithomas, cinéastes libano-français, le séjour avait permis de prendre la mesure de la complexité de la situation politique et humaine libanaise, comme de ses dangers. Pour mémoire, un jour, l’équipe du DC avait dû quitter précipitamment les locaux de l’ONG alors que leur quartier était en ébullition, manifestations, routes barricadées, pneus en feu… Lokman Slim nous avait littéralement exfiltrés dans une camionnette en empruntant un écheveau de ruelles connues de lui.

Monika Borgmann et Lokman Slim

Monika Borgmann et Lokman Slim

Lokman Slim avait coréalisé en 2016 le film Tadmor. Co-produit par Umam D&R, Les Films de l’étranger (Paris) ainsi que GoldenEgg Production (Genève), ce film unique et incontournable était consacré aux exactions perpétrées dans la prison syrienne de Tadmor. Ce long métrage était le fruit de la collaboration intense entre Lokman Slim et Monika Borgmann. Les deux cinéastes avaient engagé une énergie d’une intelligence et d’une perspicacité exemplaires pour rendre à la mémoire collective des faits historiques d’une criante importance. Le montage avait été confié à Olivier Zuchuat, qui a travaillé à leurs côtés pendant plusieurs mois à Beyrouth. C’était tout autant pour combattre résolument la menace récurrente de l’amnésie qu’ils avaient déjà réalisé en 2004 le film Massaker, qui mettait en scène avec un rare courage six assassins ayant pris part aux massacres dans les camps palestiniens de Sabra et Chatila.

Lokman Slim et Monika Borgmann devaient venir à Genève en mars 2020 présenter Tadmor dans le cadre du Festival Histoire et Cité, reporté pour raisons sanitaires. Une analyse du film par Jean Perret figurait dans le programme, téléchargeable ici.

Nous sommes en deuil et pensons à Monika Borgmann, à sa famille et à toutes celles et ceux qui ont eu le privilège de connaître cet homme à l’intelligence lumineuse, à la capacité de travail hors du commun et au talent généreux à partager ses convictions. Sa voix, ses idées, sa vision du monde vont nous manquer et tout à la fois continuer à nous habiter. Leurs films font partie de ce cinéma qui nous accompagne pour mieux comprendre le monde et moins le désespérer.

publié le 11 février 2021