Robinsoneries – journal des bords : Alexander Fritz

mardi 24 mars 2020

 

“Ph’nglui mglw’nafh Cthulhu R’lyeh wgah’nagl fhtagn.
In his house at R’lyeh dead Cthulhu waits dreaming.”

 
Récemment, avant le outbreak du coronavirus, j’ai visionné un reportage au sujet des poulpes et de leur développement. Cet animal m’a complètement fasciné en raison de son extrême intelligence et de son excellente capacité à s’adapter à son environnement. Pourtant, c’est un animal très solitaire, la mère meurt généralement en protégeant ses oeufs. Elle ne peut donc pas transmettre son savoir.
À cause des activités humaines et de la pollution des mers, leurs territoires sont de plus en plus restreints. Ils vivent donc de plus en plus proche et par conséquent, commencent à s’observer et à apprendre des uns des autres. Une vraie transmission du savoir s’est développée chez les poulpes en raison de leur rapprochement. Celle-ci n’a pas pu être observée auparavant.
Ce reportage a réveillé en moi toute sorte d’imaginaires. Des scénarios ou l’humanité succomberaient à la pollution qu’elle a créée et où les poulpes évolueraient en une espèce qui dominera à présent la terre.

Peu après le visionnage du reportage, le covid-19 est apparu. Le gouvernement a demandé à la population de s’isoler. Ce qui a nourri davantage mon imaginaire. Les poulpes commencent à se rassembler et les humains a s’isoler. Est-ce le début du déclin de l’homme et le début de l’évolution du poulpe?

Étant inspiré artistiquement également, j’ai décidé de faire des moules en plâtres de poulpes issus du rayon surgelé de la Migros. Mon intention étant de créer des objets reprenant les qualités organiques des tentacules et en même temps d’avoir un aspect industriel, voir robotique. Comme si les poulpes seraient rentrés dans l’aire industrielle.

La production de moule s’est avérée difficile a la HEAD, le poulpe devait être surgelé afin de réaliser un moule. Je ne pouvais donc réaliser qu’ un seul moule avant qu’il ne dégèle. De plus, j’étais limité par la forme initiale du poulpe. C’est-à-dire la position dans laquelle il avait été congelé. Il me fallait donc un congélateur pour pouvoir recongeler le poulpe dans des positions plus intéressantes. Ne trouvant pas de congélateurs à la HEAD, la fermeture de l’école s’est bien prêtée à moi et je me suis retiré chez moi pour ce travail.
Paniqué à l’idée que les magasins ferment leurs portes, je suis allé dévaliser le rayon de plâtre et non pas celui de papier toilette. Je n’ai également pas eu de problème pour trouver de poulpes, apparemment même quand les rayons sont vides, personne ne touche aux poulpes surgelés.
N’ayant que très peu de place dans mon appartement pour travailler, je me suis retrouvé enfermé dans la même maison que mes parents. Je me suis donc isolé à la cave, afin de réaliser des moules de poulpes.

Pour accentuer l’ambiance durant mon travail d’atelier, je me suis mis à écouter les livres audio de HP Lovecraft, auteur de récit d’horreur du 20e siècle, qui est surtout connu pour avoir créé le mythe de Cthulhu. Il s’agit d’un monstre tentaculaire, dormant dans les profondeurs de la mer, et qui un jour sera censé reprendre son règne sur terre. Les travaux de Lovecraft sont profondément pessimistes. Dans ses récits, l’humain est une forme de vie insignifiante. D’autres formes de vie plus développées ont existé avant l’humanité et il y en aura d’autres par après. L’horreur de ses histoires se base sur le sentiment d’effroi que les héros de ses récits ressentent à la confrontation d’une réalité. Cette réalité étant souvent la réalisation de l’insignifiance de l’existence humaine et de son inévitable disparition.

D’après moi, le Corona virus nous fait ressentir ce même sentiment d’effroi. Le virus met en avant la fragilité de nos vies, de nos systèmes politiques et économiques.
C’est peut-être ce sentiment de vulnérabilité qui provoque chez certains le besoin d’accumuler du papier toilette. Ils associent ce sentiment de vulnérabilité à celui du passage aux toilettes. Même les politiciens les plus puissants sont vulnérables et ridicules lors de cet acte intime. Le papier toilette amène donc une sorte de réconfort, une libération de ce moment vulnérable.

“The oldest and strongest emotion of mankind is fear, and the oldest and strongest kind of fear is fear of the unknown”
H.P. Lovecraft

J’espère qu’après cette phase d’incertitude due au Covid-19, l’humanité ne continuera pas à s’isoler, qu’on ne continuera pas à créer des frontières par la peur de l’inconnu. Mais que l’on prendra exemple sur les poulpes qui eux, se rapprochent et s’observe afin d’aller en avant.