Robinsoneries – journal des bords : Claire Guignet

mercredi 15 avril 2020

 
La journée ne commence vraiment que quand je mets mes lentilles.

Tout ce que je fais avant, ça compte pas.

Avant, c’est le temps mou, la flemme, le marasme, la mollesse de mon matelas et de son sur-matelas, le gras du beurre, la transpiration d’être restée trop longtemps au lit, les cheveux décoiffés, Netflix en plein écran, l’assiette de l’en-cas de 15h47 ou celui de 18h21, on ne sait même plus.

Parfois il y a des jours où je mets carrément pas mes lentilles. Ces jours-là, je vous en parle même pas.

Dès que je les mets, tout est sous contrôle. C’est mon top-départ, le moment où je sors de ma stase pour redevenir humaine. Ou du moins, se faire plaisir d’y croire.

Les dents sont propres, les ongles vernis, les cheveux domptés, la chambre aérée et rangée, la table mise et les machines lancées. Les plantes sont arrosées, les amies sont appelées.

Les doigts sentent bon le savon, ça pue ni l’angoisse de pandémie, ni le désespoir de l’isolement. On est là, on est prête, on est bien.

Depuis ces 3 semaines, ma détermination est entièrement dépendante de mes lentilles de contact Biofinity® toric souples avec teinte de manipulation, dans une solution saline tamponnée, qui ne seraient elles-mêmes qu’orphelines sans la solution multifonctions inspirée par mes yeux Biotrue® qui offre un pH équilibré respectueux de mes larmes et qui élimine 99,99% des germes**.
Big up à mes O.G.s.

 

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Je suis de retour à la maison familiale. D’habitude, je vais très souvent faire des tours dehors, plusieurs fois par jour, c’est une région très propice à ça, avec le bord du lac et les vignobles.

Mais maintenant, il y a foule. À ma fenêtre dès le matin, je n’entends plus les voitures qui partent au travail, mais des dizaines de cyclistes, les enfants qui se défoulent dehors, les fameux coureur.ses du confinement, les policiers à moto qui patrouillent, et surtout, un maximum d’oiseaux en folie.

Alors je retourne à mon rituel d’adolescente, les balades nocturnes.
Je ne vois personne, je mets bien les mains dans les poches en compagnie d’un petit désinfectant au cas-où et je respire tranquillement par le nez. Si je vais avant 10h du soir, il m’arrive parfois de croiser, à une bonne distance évidemment, les voisin.es âgé.es, qui profitent de faire quelques pas dans le village désert avant que la pénombre soit complète.

J’en profite pour aller guigner les dernières affiches de soutien, les avis mortuaires, les nouvelles tactiques de bricolage de notre petite Coop locale pour gérer le flux de clients ou les essais de la voirie pour signaler et/ou interdire les zones critiques de balade. De vraies sculptures contemporaines, des barrières de misère faites au ruban plastifié de la police, toutes fragiles et renforcées à la va-vite au scotch.

Oui, symboliquement, dans la panique ambiante, c’est un très fort repère visuel et conceptuel, un soulagement de voir que des mesures, ridicules ou pas, sont prises. Il n’y aura aucun petit.e malin.e qui viendrait tester ces limites.

Parce qu’au fond, on a tous quand même un peu peur (et oui, je veux penser que ces pseudos-marathoniens, trop souvent des bons vieux mecs, qui je vois depuis ma fenêtre, qui ont décidé de se mettre au jogging pendant le confinement et qui crachent partout, ils ont un peu peur aussi).

Mais je prends du plaisir à trouver laquelle, hors contexte, est la plus absurde. Le petit portail plus ou moins bloqué de la place de jeu, qui ne fait pas plus d’un mètre de hauteur et qui s’enjambe par un adulte sans problème ? Les petits noeuds de ruban sur les arbres ? L’arbre à grimper vaguement ficelé du même ruban? Ou le fameux énorme STOP au scotch devant la porte de sortie de la Coop?

Je sais, je sais, mais on fait tous comme on peut pour se divertir un peu.

 

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En 2003, quand j’avais à peine cinq ans, mes parents ont décidé d’adopter deux petits chatons d’une petite portée de chats de ferme, un frère et une sœur. J’étais déterminée à appeler la chatte Princesse, heureusement pour elle mon père a su trouver un compromis et elle devint Biscotte.

En grandissant, elle était plus austère et réservée que son frère. À lui on pouvait faire des poutous dans tous les sens mais elle, il fallait respecter son espace privé.
Sauf que moi, petite, je n’avais pas saisi ça. J’allais constamment vers elle, enfouir ma tête dans sa fourrure, à la hantise de mes parents qui avaient peur qu’elle me griffe au visage. Mais non, jamais.

Et petit à petit, elle m’a choisie. Elle était toujours dans ma chambre, ou sur un coussin pas très
loin de moi. Elle tolérait les autres, mais pour les belly rubs et les siestes, c’était moi l’élue. Si c’était moi qui la prenais dans mes bras, elle ne se plaignait jamais. Et quand ça n’allait pas pour moi, elle était là, silencieuse, à mes côtés.

Avec le temps je lui ai donné un surnom adopté par tout le monde. Très peu de temps après, on a commencé à utiliser ce surnom pour moi aussi. On est carrément devenues une seule et même entité.

Et comme ça, on a grandi ensemble depuis mes 5 jusqu’à aujourd’hui, à bientôt 22 ans. 17 ans d’amour et de présence. Une famille équilibrée, un duo inséparable.

Depuis quelques années, avec la vieillesse, l’arthrose s’est déclarée dans une de ses pattes arrière, ainsi qu’une de devant. Comme nous sommes extrêmement privilégiés et ridicules, une ostéopathe pour animaux (oui, ça existe) est venue la voir deux fois. Depuis, on lui donne soit un anti-inflammatoire, soit carrément des gouttes d’arnica.

Ça ne la guérit pas, mais ça semble la soulager.

Depuis ces quelques années, j’ai étudié et étudie dans d’autres villes. Je ne suis que très peu à la maison familiale, je ne pouvais pas être vraiment présente pour ses dernières années. Je ratais beaucoup.

Mais maintenant, j’ai une espèce de chance, je suis de nouveau là avec elle, et elle est là avec moi. Je l’ai vue grandir, je la vois vieillir et je la verrai mourir prochainement.

Et je peux tirer un peu de positif de ce confinement.