Robinsoneries – journal des bords : Emma Rssx

jeudi 23 avril 2020

 
Ils avaient aplati le monde, comme une boule de pâte que l’on étend au rouleau à pâtisserie. Plat. Colorié ce qui est eau, fait éclater le sol de la terre, scindé en petits morceaux. Pays. Crêpe plate toute bleue, morcelée d’éclats de couleurs. Carte du Monde.

Les choses étaient séparées. Bien séparées. Mal séparées. Mais séparées.

Certains croyaient que leur bout de couleur valait mieux que celui d’à côté. États. D’autres disaient que l’on ne pouvait pas traverser ces lignes imaginaires. Frontières.
Quoi qu’il en soit, le monde était un monde, leur monde, et il était un. Bullshit.

 
Il y a des gens coincés derrière ta frontière. Regarde, tu as fait la ligne trop courbe et maintenant ils meurent de faim. Eh là ! Tu dépasses. Bah voilà maintenant ils sont dans l’eau et ils se noient. C’est malin ça. Pourquoi tu les mets tous les uns sur les autres. C’est absurde. Ils ne peuvent pas respirer. Tu crois vraiment qu’on va les laisser comme ça? De toute façon, ce sont eux aujourd’hui et toi demain. J’aimerais t’y voir toi! Quand il fera plus de Celsius que tu ne peux compter sur tes petits doigts, et que tu te rendras compte que le papier ne se mange pas. Ah j’aimerais nous y voir.

 
Les ondes diffusent des épaules faussement carrées dans des costumes trop stricts. Des voix fourbes se faufilent dans le vide. Titubent pendant 27 minutes et 36 secondes. Des petits êtres peu charismatiques s’expriment pour ne rien dire. Serrant leurs petites lèvres sèches en forme de coeur.
I felt it was a pandemic long before it was called a pandemic.
Cravate-Cauchemar.

À la fin, on ne les voyait presque plus. Ils restaient cachés dans leurs boîtes. Ils avaient peur de quelque chose. Peut-être qu’ils avaient compris qu’on les observait. Mes chers compatriotes. Non, il y avait autre chose. Nous sommes en train de vivre. Ils avaient peur de quelque chose. Des jours difficiles. Quelque chose qu’ils ne pouvaient pas voir. Face à ce virus. Quelque chose qui les rendait docile, futile, fou. Redoutable, invisible.

Hommes politiques. Poly-tic. Poly-tactiques. Et tic et tac, le temps passe. Les radis poussent, sans penser que peut-être il n’y aura plus personne pour les manger demain.

Les radis ne pensent pas Emma

Ah

Je crois que cette colère passera
Je crois que cette colère passera et que nous passerons avec elle
Mais passer comme un fruit trop mûr?
Ou une couleur délavée?
Ou bien comme passer l’éponge?
Plutôt comme on pass away
Comme passer de la page 1 à la page 5
Et puis terminer le livre
Oui en finir
Un récit à un autre
Un récit qui n’est plus le nôtre

 
 

(Les radis poussent et ne pensent pas)