Robinsoneries – journal des bords : Nathan Solioz

samedi 18 avril 2020

 
Journal

 
Jour 1

Rien noté. Cela s’applique aux huit prochains jours.

Jour 9

Mardi 24 mars. Un jour à marquer d’une pierre grise. Je regarde fixement ma montre et me demande si elle tourne dans le bon sens.

Je sais que plusieurs choses peuvent et doivent être faites.

Jusqu’alors une force étrange dont j’ignore la forme m’en empêchait. La hiérarchie des tâches s’est momentanément cassé la gueule et me voilà perdu sans manuel parmi des pièces IKEA.

Des raviolis chauffent. Leur sauce rouge gicle et dégage un parfum de confiance. En ouvrant la première boîte j’ai imaginé en ouvrir mille autres ce qui m’a donné un léger tournis.

Pisser n’a jamais été aussi ennuyeux. Je pose une pièce de puzzle à chaque fois que je vide ma vessie. L’image globale représente des dinosaures et une météorite.

En bas de ma chambre on peut voir des gens revenir avec des sacs pleins. Leur expression n’est pas claire. Ma fenêtre est grande et carrée et si je suis nu debout, tout le monde peut me voir. Mes poils pubiens ont d’ailleurs atteint une dimension remarquable.

Quand je me lave les mains dans la salle de bain, je constate dans la glace que mon visage n’a pas tellement changé depuis la dernière fois que je me suis lavé les mains dans la salle de bain.

Dix heures de sommeil minimum. Au réveil il reste toujours une partie inquiète de moi qui se demande si à force de ne rien faire les rêves finissent par devenir blancs. Je navigue comme un fantôme sur un téléphone plat. J’utilise mon gros orteil pour envoyer des mots d’amour à des anonymes sur Facebook.

Je n’aime pas devoir courber ma nuque quand je lis la tranche des livres qui remplissent mon étagère. Mais je ne vois pas de solution plus pratique. Déplacement d’objets anciens, enfouis. Ils sont tout à coup sur la commode d’en face. Malheureusement leur déménagement ne les a pas fait regagner en intérêt. Je réalise avec cruauté que certaines choses méritent de disparaître définitivement.

Je regarde en live le streaming de moi dans ma chambre. Dehors le soleil se couche sans dire au revoir à personne.

Une tortue a mangé les chronomètres. Dans la cuisine presque éteinte bouillent des pâtes provenant d’un sac de six kilos. Sans tomates sans Italie.

On ne peut pas toujours compter sur ses souvenirs. En tout cas mes souvenirs ne comptent pas sur moi.

Je te regarde dans les yeux debout sans rien dire pendant longtemps.
Je suis quelqu’un d’étrange avec qui tu vas regretter de vivre ces prochains jours.

Je vis dans une colocation de mille personnes, il y a un gardien armé, personne ne sort des chambres. Chacun à pu écrire une note sur ça porte. Ce livre les recueille.
Épitaphes.

Morose. Grise. Luit. Qu’est-ce qui luit?

Aujourd’hui j’étais en peignoir et j’ai pris une photo du ciel toutes les quinze minutes.

Perdu dans mes pensées je ne vois plus vraiment ta tête quand tu me parles.
Je croise les doigts pour ne pas avoir affaire à tes problèmes et ce malgré l’approche du troisième chapitre.

Parfois je fais semblant de bronzer dans mon salon.

Ce matin mon lit à formé une sculpture si belle que je n’ose plus le toucher.

Mon frigo se bloque régulièrement à cause d’un poireau de travers.

Mes yeux passent plusieurs fois par jour autour des listes que j’accroche contre les murs de ma chambre.

Je joue le rôle de mes meubles.

Rayon de soleil. Tout le monde dehors.
Distance respectable. Quelques pierres aux frontières.

Comment rejouer une journée pareille sans devenir fou?
Pourquoi les jours ne sont-ils pas identiques malgré le fait que rien n’évolue?

Le voisin d’en face ne m’a pas montré ses seins.
Hier non plus.

À stagner comme l’eau le sang devient bleu.
Les morts se cachent et les masques sont blancs.
Le calvaire commun érige un monument invisible.

Je sais que ce moment aura une fin. Les pages qui suivent contiennent encore toutes les possibilités du monde et j’ai peur de vous décevoir.

Je pourrais profiter de mon temps libre pour laver quelques taches du passé.

Je sais que je ne suis pas le seul à écrire sur le fait d’être seul mais je ne me sens pas moins seul pour autant.

Est-ce vraiment une motivation sincère, être meilleur que les autres quand notre champ d’action excède de peu le salon?

Je regrette je vous promets que je ne recommencerai plus. Mais laissez-moi sortir.

Essayez de résumer votre vie sur un rouleau de papier toilettes vous verrez comme c’est difficile.

NE SOURIEZ PLUS JAMAIS EN MÊME TEMPS QUE MOI.

 
Jour 15

Il y a une légère brise aujourd’hui.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

THE LIGHTHOUSE

POE

Il cherchait sa solitude au fond d’un phare. Refuge. DOnt la destruction face aux vagues inéluctables / poséidon est annoncée. Destruction de la possibilité de s’isoler? Impossibilité? A cause du dehors ou du dedans?
Fissure Faille
Mon corps me le rappelle.