Élise Domenach : D’où vient ce livre, matériellement et intellectuellement ? Comment vous est venue l’envie d’un livre sur ce cinéaste un peu « oublié » de la recherche francophone jusqu’alors ?
Corinne Maury et Olivier Zuchuat : En 2019, l’un d’entre-nous (Olivier Zuchuat), enseignant au département cinéma de la HEAD – Genève, envisage de mettre en place, pour les étudiant·exs de 2ème année, un atelier de réalisation aux Philippines sous la direction de Lav Diaz. Afin de préparer ce "grand voyage", nous (Corinne Maury, Marcos Uzal et Olivier Zuchuat) organisons un colloque international intitulé « Lav Diaz : faire face » à Genève. Le livre Lav Diaz : faire face qui paraît en français en 2021 chez Post-éditions en est le prolongement. Sa traduction en anglais par Francis Guèvremont a paru en mars 2026 chez Routledge, dans la collection « Critical Asian Cinema », sous le titre The Transformative Cinema of Lav Diaz: Aesthetics, Resistance and Resilience.
E. D. : En France la rétrospective de l’œuvre de Lav Diaz au Jeu de Paume en 2015 a été un tournant pour la reconnaissance de son œuvre. A-t-elle pesé dans le projet de ce livre ? Jusqu’alors seul·es les critiques de cinéma (Vertigo, Positif et d’autres) et les programmateur·ices (parmi lesquels Marie-Pierre Macia, qui joua un rôle décisif en présentant ses films au festival Cinéma du Réel à Paris, mais aussi Federico Rossin) s’intéressaient à cette œuvre très singulière. Avez-vous songé à associer au geste de ce livre la critique et la programmation du cinéma de Lav Diaz ?
C. M. et O. Z. : La programmation du colloque a été conçue autour d’axes de recherche esthétiques ou historiques que nous estimions importants au regard de notre compréhension de l’œuvre de Lav Diaz. Nous avons ensuite contacté des chercheur·es et critiques que nous connaissions et dont on estimait, au vu de leurs travaux précédents, qu’elles et ils pourraient apporter une contribution intéressante à l’analyse esthétique et politique de l’œuvre de Lav Diaz suivant ces axes de recherche. En accord avec Lav, nous avons mis en place une vidéothèque accessible en ligne avec la totalité de ses films, qui a servi de base de travail et qui a permis à ces chercheur·es et critiques de découvrir pour certain·es des pans de l’œuvre de Lav Diaz qu’elles et ils ne connaissaient pas. Nous avons également repris dans le livre une longue interview de Lav Diaz par Alexandero Tioseco, publiée initialement en français lors de la programmation du film Death in the Land of Encantos (2007) au Cinéma du Réel en 2008.
E. D. : Le livre fait le choix de ne pas segmenter l’œuvre de Lav Diaz, au fil des catégories habituelles opposant documentaires et fictions dans son œuvre, ou encore films historiques et films contemporains. Pourquoi ?
C. M. et O. Z. : Le colloque et le livre se sont structurés autour de plusieurs axes de recherches, qui correspondent aux quatre parties du livre : La question de l’histoire et du décolonial (« 1. Violences des histoires, résurgence de l’histoire »), la problématique spatiale et celle connexe des catastrophes climatiques ou sismologiques qui dévastent régulièrement l’archipel (« 2. Terre dévastée, terre ritualisée »), les violences et abus (politiques, militaires, sexuels) que subit la population (« 3. Des blessures »), et finalement une analyse des processus de créations qui sous-tendent le cinéma de Lav Diaz (« 4. Gestes de création »). Cette structure se libère des catégories documentaire/fiction, ce qui nous semblait être un impératif. Un film tel que Death in the Land of Encantos entrelace en effet des séquences « documentaires » tournées au pied du volcan Mayon avec les survivant·es après le passage du Typhon, et des parties purement fictionnalisées tournées in situ, au milieu des ruines, quelques semaines après la catastrophe. Ainsi, Death in the Land of Encantos échappe à toute tentative de catégorisation dichotomique documentaire/fiction.
Death in the Land of Encantos (2007)
Death in the Land of Encantos (2007)
E. D. : L'actrice et assistante réalisatrice de Lav Diaz, parfois productrice exécutive, Hazel Orencio, tient une place importante dans le livre. Pourquoi ?
C. M. et O. Z. : Lav Diaz travaille avec une fidèle troupe d’acteur·ices et de technicien·nes. Il nous a semblé important que les figures majeures de ce groupe soient présentes dans le livre. Hazel Orencio est l’une des chevilles ouvrières de la production des films en tant qu’assistante, et l’une des actrices centrales de ses films depuis plus de quinze ans. Sa présence lors du colloque "Lav Diaz : faire face" nous a paru indispensable. Ses interventions, qui figurent partiellement dans l’ouvrage sous forme de transcription de la masterclass qu’elle a donné avec Lav Diaz à la HEAD en octobre 2019, permettent notamment d’expliciter les techniques de direction d’acteur·ices singulières de Lav Diaz. Nous avons poursuivi ce travail en menant des interviews aux Philippines lors du tournage en 2020 du film Essentials Stories of the Lake, qui ont irrigué l’écriture du livre, notamment avec le chef opérateur Larry Manda ou encore avec les acteur·ices John Loyd Cruz et Charo Santos.
Hazel Orencio dans Berceuse pour un sombre mystère (Hele Sa Hiwagang Hapis, 2016)
E. D. : Que signifie l’idée d’associer à l’analyse du cinéma de Lav Diaz des « gestes de création » ?
C. M. et O. Z. : Les techniques de production, de tournage et de montage de Lav Diaz sont très singulières. Elles influent directement sur l’esthétique de ses films, et réciproquement, ses choix esthétiques, notamment de travailler avec des plans fixes perdurant que nous avons appelé des « plans situations », réclament des gestes de création spécifiques que nous avons essayé d’analyser. Ainsi, l’un d’entre nous s’est rendu aux Philippines durant le tournage du film Essentials Stories of the Lake. Durant ce tournage, Lav Diaz écrivait chaque nuit des nouveaux éléments du scénario, en fonction notamment des rencontres faites dans le village.
Tournage en 2020 de Essentials Stories of the Lake (2023). Photographie : Olivier Zuchuat
Tournage en 2020 de Essentials Stories of the Lake (2023). Photographie : Olivier Zuchuat
Tournage en 2020 de Essentials Stories of the Lake (2023). Photographie : Olivier Zuchuat
Tournage en 2020 de Essentials Stories of the Lake (2023). Photographie : Olivier Zuchuat
Assister au tournage a également permis de décrire comment Lav Diaz propose aux acteur·ices d’habiter un cadre prédéfini et fixe dont elles et ils prennent connaissance en venant regarder dans l’œilleton avant de jouer. Une grande majorité des scènes sont alors filmées en une seule et unique prise, peu importe si celle-ci accueille le passage d’un chien ou un poulet qui s’arrête dans le cadre, ou de coups de vents brutaux générant un nuage de poussière.
E. D. : Les images sont très présentes dans la version française du livre. Quels principes ont régi l’iconographie de l’ouvrage ?
C. M. et O. Z. : Lav Diaz a mis à notre disposition de nombreux fichiers master de ses films. Des principes de composition ont été mis en place avec Sébastien Raimondi et le graphiste Pierre Seydoux : composer des séries de photos pour rendre compte de l’évolution dans le temps des « plans situations » de Lav Diaz ; inclure en début de chaque partie des images en pleine page, profitant de la résolution HD ou 4K des images ; créer des mosaïques de photogrammes si besoin, notamment pour matérialiser sur le papier les archipels territoriaux qui structurent les montages de Lav Diaz.
From What Is Before (2013)
La version anglaise, parue chez un éditeur académique (Routledge) n’a pas pu accueillir tant d’images et il a fallu faire des choix drastiques.
E. D. : Quatre ans après la parution originale du livre, cette traduction en anglais offre une nouvelle vie et de nouveaux horizons de réception à l’ouvrage. Comment jugez-vous l’évolution de l’œuvre de Lav Diaz et de sa réception depuis 2022 ?
C. M. et O. Z. : L’un des grands changements intervenus depuis 2020 concerne la distribution des œuvres de Lav Diaz, notamment aux Philippines où elles circulent régulièrement dans les cinémas. Le cinéma de Lav Diaz bénéficie désormais dans son pays d’une large reconnaissance. Le film Magellan (2025), dont la distribution comprend l’acteur mexicain Gael García Bernal, amorce peut-être un nouveau tournant, une nouvelle étape : un budget plus conséquent, une image en couleur (due aux chefs opérateurs Larry Manda et Arthur Tort, collaborateur entre autres d’Albert Serra, lui-même co-producteur du film) et une durée relativement courte du montage final (2h40). Fidèle à lui-même, Lav Diaz a pour autant tourné avec un appareil photo (Panasonic Lumix GH7) au format 4:3 et il a proposé une version longue, un director’s cut, de plus de 9h, en noir et blanc, et qui fera peut-être un jour l’objet d’une distribution.